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D'ailleurs, Denise vivait toujours dans le branle du Bonheur des Dames. Un simple mur séparait sa chambre de son ancien rayon; et, dès le matin, elle recommençait ses journées, elle sentait monter la foule, avec le ronflement plus large de la vente. Les moindres bruits ébranlaient la vieille masure collée au flanc du colosse: elle battait dans ce pouls énorme. En outre, Denise ne pouvait éviter certaines rencontres. Deux fois, elle s'était trouvée en face de Pauline, qui lui avait offert ses services, désolée de la savoir malheureuse; même il lui avait fallu mentir, pour éviter de recevoir son amie ou d'aller lui rendre visite, un dimanche, chez Baugé. Mais elle se défendait plus difficilement contre l'affection désespérée de Deloche; il la guettait, n'ignorait aucun de ses soucis, l'attendait sous les portes; un soir, il avait voulu lui prêter trente francs, les économies d'un frère, disait-il, très rouge. Et ces rencontres la ramenaient au continuel regret du magasin, l'occupaient de la vie intérieure qu'on y menait, comme si elle ne l'avait pas quitté.
Perso
Ce fut vers les derniers jours de septembre que la jeune fille co
– Tenez! voilà pour le petit, dit-il de son air brusque. Ne pleurez pas si fort, ça dérange mes locataires.
Et, comme elle le remerciait, dans une nouvelle crise de larmes:
– Taisez-vous donc!… Demain, venez me parlez. J'ai du travail pour vous.
Bourras, depuis le coup terrible que le Bonheur des Dames lui avait porté en créant un rayon de parapluies et d'ombrelles, n'employait plus d'ouvrières. Il faisait tout lui-même, pour diminuer ses frais: les nettoyages, les reprises, la couture. Sa clientèle, du reste, diminuait au point qu'il manquait de travail parfois. Aussi dut-il inventer de la besogne, le lendemain, lorsqu'il installa Denise dans un coin de sa boutique. Il ne pouvait pas laisser mourir le monde chez lui.
– Vous aurez quarante sous par jour, dit-il. Quand vous trouverez mieux, vous me lâcherez.
Elle avait peur de lui, elle dépêcha son travail si vite, qu'il fut embarrassé pour lui en do
Denise tremblait, quand il lui criait furieusement:
– L'art est fichu, entendez-vous!… Il n'y a plus un manche propre. On fait des bâtons, mais des manches, c'est fini!… Trouvez-moi un manche, et je vous do
C'était son orgueil d'artiste, pas un ouvrier à Paris n'était capable d'établir un manche pareil aux siens, léger et solide. Il en sculptait surtout la pomme avec une fantaisie charmante, renouvelant toujours les sujets, des fleurs, des fruits, des animaux, des têtes, traités d'une façon vivante et libre. Un canif lui suffisait, on le voyait les journées entières, le nez chaussé de bésicles, fouillant le buis ou l'ébène.
– Un tas d'ignorants, disait-il, qui se contentent de coller de la soie sur des baleines! Ils achètent leurs manches à la grosse, des manches tout fabriqués… Et ça vend ce que ça veut! Entendez-vous, l'art est fichu!
Denise, enfin, se rassura. Il avait voulu que Pépé descendît jouer dans la boutique, car il adorait les enfants. Quand le petit marchait à quatre pattes, on ne pouvait plus remuer, elle au fond de son coin faisant des raccommodages, lui, devant la vitrine, creusant le bois, à l'aide de son canif. Maintenant, chaque journée ramenait les mêmes besognes et la même conversation. En travaillant, il retombait toujours sur le Bonheur des Dames, il expliquait sans se lasser où en était son terrible duel. Depuis 1845, il occupait la maison, pour laquelle il avait un bail de trente a
Brusquement, il s'interrompait.
– Est-ce qu'ils en ont, des têtes de chien comme ça?
Et il clignait les yeux derrière ses lunettes, pour juger la tête de dogue qu'il sculptait, la lèvre retroussée, les crocs dehors, dans un grognement plein de vie. Pépé, en extase devant le chien, se soulevait, appuyait ses deux petits bras sur les genoux du vieux.
– Pourvu que je joigne les deux bouts, je me moque du reste, reprenait celui-ci, en attaquant délicatement la langue de la pointe de son canif. Les coquins ont tué mes bénéfices; mais, si je ne gagne plus, je ne perds pas encore, ou peu de chose du moins. Et, voyez-vous, je suis décidé à y laisser ma peau, plutôt que de céder.
Il brandissait son outil, ses cheveux blancs s'envolaient sous un vent de colère.
– Cependant, risquait doucement Denise, sans lever les yeux, si l'on vous offrait une somme raiso
Alors, son obstination féroce éclatait.
– Jamais!… La tête sous le couteau, je dirai non, to
– Trente mille francs, c'est beau, reprenait Denise. Vous pourriez aller vous établir plus loin… Et s'ils achetaient la maison?
Bourras, qui terminait la langue de son dogue, s'absorbait une minute, avec un rire d'enfant vaguement épandu sur sa face neigeuse de Père éternel. Puis, il repartait.
– La maison, pas de danger!… Ils parlaient de l'acheter l'a
Denise n'osait plus souffler. Elle continuait de tirer son aiguille, pendant que le vieillard lâchait d'autres phrases entrecoupées, entre deux entailles de son canif: ça commençait à peine, on verrait plus tard des choses extraordinaires, il avait des idées qui balayeraient leur comptoir de parapluies; et, au fond de son obstination, grondait la révolte du petit fabricant perso
Pépé, cependant, finissait par grimper sur les genoux de Bourras. Il tendait, vers la tête de dogue, des mains impatientes.
– Do
– Tout à l'heure, mon petit, répondait le vieux d'une voix qui devenait tendre. Il n'a pas d'yeux, il faut lui faire des yeux, maintenant.
Et, tout en fignolant un œil, il s'adressait de nouveau à Denise.
– Les entendez-vous?… Ronflent-ils. encore, à côté! c'est ça qui m'exaspère le plus, parole d'ho
Sa petite table en tremblait, disait-il. Toute la boutique était secouée, il passait ses après-midi sans un client, dans la trépidation de la foule qui s'écrasait au Bonheur des Dames. C'était un sujet d'éternel rabâchage. Encore une bo