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– Non, après tout, on n'est pas malheureux… C'est pas si terrible que ça, allez!

La dame est de son avis:

– Je sais bien, dit-elle, qu'il y a des compensations! Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses d'hommes qui marchent comme à la fête! Et le clairon qui so

– J'aurais bien voulu être soldat, moi, dit le monsieur, mais je n'ai pas de chance: mon chef de bureau ne peut pas se passer de moi.

Les gens vont et vie

– Chacun son métier, mon brave, dit dans la figure de Tirette, à l'autre bout de la table, un homme dont la physionomie est pavoisée de teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous, nous travaillons à la vie économique du pays. C'est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je ne dirai pas plus que vous, mais autant.

Je vois Tirette – le loustic de l'escouade! – qui fait des yeux ronds parmi les nuages des cigares, et je l'entends à peine dans le brouhaha, qui répond, d'une voix humble et assommée:

– Oui, c'est vrai… Chacun son métier.

Nous sommes partis furtivement.

Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous ne parlons guère. Il nous semble que nous ne savons plus parler. Une sorte de mécontentement crispe et enlaidit mes compagnons. Ils ont l'air de s'apercevoir que, dans une circonstance capitale, ils n'ont pas fait leur devoir.

– Tout c'qu'i' nous ont raconté dans leur patois, ces cornards-là! grogne enfin Tirette avec une rancune qui sort et se renforce à mesure que nous nous retrouvons entre nous.

– On aurait dû s'saouler aujourd'hui!… répond brutalement Paradis.

On marche sans souffler mot. Puis au bout d'un temps:

– C'est des moules, des sales moules, reprend Tirette. Ils ont voulu nous en foutre plein la vue, mais j'marche pas! Si j'les r'vois, s'irrite-t-il crescendo, j'saurai bien leur dire!

– On n'les reverra pas, fait Blaire.

– Dans huit jours, on s'ra p't'êt' crevés, dit Volpatte.

Aux abords de la place, nous heurtons une cohue s'écoulant de l'Hôtel de Ville et d'un autre monument public qui présente un fronton et des colo

Des femmes et des enfants les attendent, groupés comme de jolis bonheurs. Les commerçants ferment leurs boutiques avec amour, souriant à la journée finie et au lendemain, exaltés par l'intense et perpétuel frisson de leurs bénéfices accrus, par le cliquetis grandissant de la caisse. Et ils sont restés en plein au cœur de leur foyer; ils n'ont qu'à se baisser pour embrasser leurs enfants. On voit briller aux premières étoiles de la rue tous ces gens riches qui s'enrichissent, tous ces gens tranquilles qui se tranquillisent chaque jour, et qu'on sent pleins, malgré tout, d'une inavouable prière. Tout cela rentre doucement, grâce au soir, se case dans les maisons perfectio

En passant tout près de la fenêtre entrouverte d'un rez-de-chaussée, nous avons vu la brise gonfler le rideau de dentelle et lui do

L'avancée de la multitude nous refoule comme des étrangers pauvres que nous sommes.

Nous errons sur les pavés de la rue, le long du crépuscule, qui commence à se dorer d'illuminations – dans les villes, la nuit se pare de bijoux. Le spectacle de ce monde nous a enfin do

Quelques vêtements de deuil font tache dans la masse et communient avec nous, mais le reste est en fête, non en deuil.

– Y a pas un seul pays, c'est pas vrai, dit tout à coup Volpatte avec une précision singulière. Y en a deux. J'dis qu'on est séparés en deux pays étrangers: l'avant, tout là-bas, où il y a trop de malheureux, et l'arrière, ici, où il y a trop d'heureux.

– Que veux-tu! ça sert… L'en faut… C'est l'fond… Après…

– Oui, j'sais bien, mais tout d'même, tout d'même, y en a trop, et pis i's sont trop heureux, et pis c'est toujours les mêmes, et pis y a pas d'raison…

– Que veux-tu! dit Tirette.

– Tant pis! ajoute Blaire, plus simplement encore.

– Dans huit jours on s'ra p't'êt' crevés! se contente de répéter Volpatte, tandis qu'on s'en va, tête basse.