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Poussés comme par le vent, on monte et on descend, au gré des vallo

Derrière nous, des voix nous poussent:

– En avant, les gars, en avant! Nom de Dieu!

– Tout le régiment est derrière nous, crie-t-on.

On ne se retourne pas pour voir, mais cette assurance électrise encore notre ruée.

Il n'y a plus de casquettes visibles derrière les talus de la tranchée dont on approche. Des cadavres d'Allemands s'égrènent devant – entassés comme des points ou étendus comme des lignes. On arrive. Le talus se précise avec ses formes sournoises, ses détails: les créneaux… On en est prodigieusement, incroyablement près…

Quelque chose tombe devant nous. C'est une grenade. D'un coup de pied, le caporal Bertrand la renvoie si bien qu'elle saute en avant et va éclater juste dans la tranchée.

C'est sur ce coup heureux que l'escouade aborde le fossé.

Pépin s'est précipité à plat ventre. Il évolue autour d'un cadavre. Il atteint le bord, il s'y enfonce. C'est lui qui est entré le premier. Fouillade, qui fait de grands gestes et crie, bondit dans le creux presque au moment où Pépin s'y coule… J'entrevois – le temps d'un éclair – toute une rangée de démons noirs, se baissant et s'accroupissant pour descendre, sur le faîte du talus, au bord du piège noir.

Une salve terrible nous éclate à la figure, à bout portant, jetant devant nous une subite rampe de flammes tout le long de la bordure. Après un coup d'étourdissement, on se secoue et on rit aux éclats, diaboliquement: la décharge a passé trop haut. Et aussitôt, avec des exclamations et des rugissements de délivrance, nous glissons, nous roulons, nous tombons vivants dans le ventre de la tranchée!

Une fumée incompréhensible nous submerge. Dans le gouffre étranglé, je ne vois d'abord que des uniformes bleus. On va dans un sens puis dans l'autre, poussés les uns par les autres, en grondant, en cherchant. On se retourne, et, les mains embarrassées par le couteau, les grenades et le fusil, on ne sait pas d'abord quoi faire.

– I's sont dans leurs abris, les vaches! vocifère-t-on.

De sourdes détonations ébranlent le sol: ça se passe sous terre, dans les abris. On est tout à coup séparé par des masses monumentales d'une fumée si épaisse qu'elle vous applique un masque et qu'on ne voit plus rien. On se débat comme des noyés, au travers de cette atmosphère ténébreuse et âcre, dans un morceau de nuit. On bute contre des récifs d'êtres accroupis, peloto

Et soudain, on sent que c'est fini. On voit, on entend, on comprend que notre vague qui a roulé ici à travers les barrages n'a pas rencontré une vague égale, et qu'on s'est replié à notre venue. La bataille humaine a fondu devant nous. Le mince rideau défenseurs s'est émietté dans les trous où on les prend comme des rats ou bien on les tue. Plus de résistance: du vide, un grand vide. On avance, entassés, comme une file terrible de spectateurs.

Et ici, la tranchée est toute foudroyée. Avec ses murs blancs écroulés, elle semble en cet endroit l'empreinte vaseuse, amollie, d'un fleuve anéanti dans ses berges pierreuses avec, par places, le trou plat et arrondi d'un étang tari aussi; et au bord, sur le talus et sur le fond, traîne un long glacier de cadavres – et tout cela s'emplit et déborde des flots nouveaux de notre troupe déferlante. Dans la fumée vomie par les abris et l'air ébranlé par les explosions souterraines, je parviens sur une masse compacte d'hommes accrochés les uns aux autres qui tournoient dans un cirque élargi. Au moment où nous arrivons, la masse tout entière s'effondre, ce reste de bataille agonise; je vois Blaire s'en dégager, le casque pendant au cou par la jugulaire, la figure écorchée, et il pousse un hurlement sauvage. Je heurte un homme qui est crampo

Un autre, avec une pioche ramassée là, frappe et fracasse les montants de l'entrée d'un autre abri. Un affaissement de la terre se produit et l'entrée se trouve obstruée. On voit plusieurs ombres qui piétinent et gesticulent sur ce tombeau.

L'un, l'autre… Dans la bande vivante qui jusqu'ici, jusqu'à cette tranchée tant poursuivie, est arrivée en lambeaux, après s'être heurtée aux obus et aux balles invincibles lancées à sa rencontre, je reco

– Pourquoi qu'on s'arrête ici? dit l'un, grinçant des dents.

– Pourquoi qu'on s'en va pas jusqu'à l'autre? me demande le deuxième plein de fureur. Maintenant qu'on est v'nu, en quelques bonds, on y s'rait!

– Moi aussi, j'veux continuer.

– Moi aussi. Ah! les vaches!…

Ils se secouent comme des drapeaux, portant comme de la gloire leur chance d'avoir survécu, implacables, débordants, enivrés d'eux-mêmes.

On stagne, on piétine dans l'ouvrage conquis, cette étrange voie en démolition qui serpente dans la plaine et qui va de l'inco

– Avancez à droite!

Alors on continue à s'écouler dans un sens. Sans doute c'est un mouvement combiné là-haut, là-bas, par les chefs. On foule des corps mous dont quelques-uns remuent et changent lentement de place, et d'où sortent à la hâte des ruisseaux et des cris. Des cadavres sont entassés en long, en travers, comme des poutres et des décombres, sur les blessés, font effort sur eux, les étouffent, les étranglent et leur pre

On ne rencontre plus, dans le cataclysme des terres effondrées ou dressées et des débris massifs, par-dessus le grouillement des blessés et des morts qui bougent ensemble, à travers la mouvante forêt de fumée implantée dans la tranchée et sur toute la zone enviro

L'action s'éteint insensiblement. Un soldat dit:

– Alors, qu'est-ce qu'on a à faire, maintenant?

Elle se rallume soudain en un point: à une vingtaine de mètres dans la plaine, vers un circuit que fait de talus gris, un paquet de coups de fusil crépite et jette ses brûlures éparses autour d'une mitrailleuse qui, enterrée, crache par intermittences, et semble se débattre.

Sous l'aile charbo

Une détonation jaillit d'un coin de la tranchée, entre nous deux. Joseph s'arrête, oscille, se baisse, et s'abat sur un genou. Je cours à lui, il me regarde venir.

– Ce n'est rien: la cuisse… Je peux ramper tout seul.

Il semble devenu sage, enfantin, docile. Il ondule doucement vers le creux…

J'ai encore dans les yeux, exactement, le point d'où s'est allongé le coup de feu qui l'a atteint. Je me glisse là, par la gauche, en faisant un détour.

Perso

Nous sommes bousculés par des hommes qui portent sur l'épaule ou sous le bras des pièces de fer de toutes formes. Ils encombrent la sape et nous séparent.

– La mitrailleuse est prise par la septième! crie-t-on. À n'geul'ra plus. Elle était enragée: sale bête! sale bête!

– Qu'est-c'qu'il y a à faire, maintenant?

– Rien.

On demeure là, pêle-mêle. On s'assoit. Les vivants ont cessé de haleter, les mourants finissent de râler, enviro