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CHAPITRE VINGTIÈME Le feu

Réveillé brusquement, j'ouvre les yeux dans le noir.

– Quoi? Qu'est-ce qu'il il y a?

– C'est ton tour de garde. Il est deux heures du matin, me dit le caporal Bertrand que j'entends, sans le voir, à l'orifice du trou au fond duquel je suis étendu.

Je grogne que je viens, je me secoue, bâille dans l'étroit abri sépulcral; j'étends les bras et mes mains touchent la glaise molle et froide. Puis je rampe au milieu de l'ombre lourde qui obstrue l'abri, en fendant l'odeur épaisse, entre les corps intensément affalés des dormeurs. Après quelques accrochages et faux pas sur des équipements, des sacs, et des membres étirés dans tous les sens, je mets la main sur mon fusil et je me trouve debout à l'air libre, mal réveillé et mal équilibré, assailli par la bise aiguë et noire.

Je suis, en grelottant, le caporal qui s'enfonce entre de hauts entassements sombres dont le bas se resserre étrangement sur notre marche. Il s'arrête. C'est là. Je perçois une grosse masse se détacher à mi-hauteur de la muraille spectrale, et descendre. Cette masse he

La lune est cachée dans la brume, mais il y a, répandue sur les choses, une très confuse lueur à laquelle l'œil s'habitue à tâtons. Cet éclairement s'éteint à cause d'un large lambeau de ténèbres qui plane et glisse là-haut. Je distingue à peine, après l'avoir touché, l'encadrement et le trou du créneau devant ma figure, et ma main avertie rencontre, dans un enfoncement aménagé, un fouillis de manches de grenades.

– Ouvre l'œil, hein, mon vieux, me dit Bertrand à voix basse. N'oublie pas qu'il y a notre poste d'écoute, là en avant, sur la gauche. Allons, à tout à l'heure.

Son pas s'éloigne, suivi du pas ensommeillé du veilleur que je relève.

Les coups de fusil crépitent de tous côtés. Tout à coup, une balle claque net dans la terre du talus où je m'appuie. Je mets la face au créneau. Notre ligne serpente dans le haut du ravin: le terrain est en contre-bas devant moi, et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où il plonge. Toutefois, les yeux finissent par discerner la file régulière des piquets de notre réseau plantés au seuil des flots d'ombre, et, çà et là, les plaies rondes d'ento

Rapide illumination de l'air: une fusée. Le décor où je suis perdu s'ébauche et pointe autour de moi. On voit se découper la crête, déchirée, échevelée, de notre tranchée, et j'aperçois, collés sur la paroi d'avant, tous les cinq pas, comme des larves verticales, les ombres des veilleurs. Leur fusil s'indique, à côté d'eux, par quelques gouttes de lumière. La tranchée est étayée de sacs de terre; elle est élargie de partout et, en maints endroits, éventrée par des éboulements. Les sacs de terre, aplatis les uns sur les autres et disjoints, ont l'air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes dalles démantelées d'antiques monuments en ruines. Je regarde au créneau. Je distingue, dans la vaporeuse atmosphère blafarde qu'a épandue le météore, les piquets rangés et même les lignes ténues des fils de fer barbelés qui s'entrecroisent d'un piquet à l'autre. C'est, devant ma vue, comme des traits à la plume qui gribouillent et raturent le champ blême et troué. Plus bas, dans l'océan nocturne qui remplit le ravin, le silence et l'immobilité s'accumulent.

Je descends de mon observatoire et me dirige au jugé vers mon voisin de veille. De ma main tendue, je l'atteins.

– C'est toi? lui dis-je à voix basse, sans le reco

– Oui, répond-il sans savoir non plus qui je suis, aveugle comme moi.

– C'est calme, à c't'heure, ajoute-t-il. Tout à l'heure, j'ai cru qu'ils allaient attaquer, ils ont peut-être bien essayé, sur la droite, où ils ont lancé une chiée de grenades. Il y a eu un barrage de 75, vrrran… vrrran… Mon vieux, je m'disais: «Ces 75-là, c'est possible, i' sont payés pour tirer! S'ils sont sortis, les Boches, i's ont dû prendre quéque chose!» Tiens, écoute, là-bas les boulettes qui r'biffent! T'entends?

Il s'arrête, débouche son bidon, boit un coup, et sa dernière phrase, toujours à voix basse, sent le vin:

– Ah! là là! tu parles d'une sale guerre! Tu crois qu'on s'rait pas mieux chez soi? Eh bien, quoi! Qu'est-ce qu'il a, c'ballot?

Un coup de feu vient de retenir à côté de nous, traçant un court et brusque trait phosphorescent. D'autres partent, ça et là, sur notre ligne: les coups de fusil sont contagieux la nuit.

Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans l'ombre épaisse retombée sur nous comme un toit, auprès d'un des tireurs. Trébuchant et jetés parfois l'un sur l'autre, on arrive à l'homme, on le touche.

– Eh bien! quoi?

Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inco

À un point de l'horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon to

Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous co

– On est maudits, dit l'homme.

Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer les yeux sur l'immobilité des choses.

Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater?

La tempête n'éclata pas, cette nuit-là. À la fin de ma longue attente, aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.

Tandis que l'aube s'abattait sur nous comme un soir d'orage, je vis encore une fois émerger et se recréer sous l'écharpe de suie des nuages bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales, bossuées de débris et d'immondices, de la croulante tranchée où nous sommes.

La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans vaguement luisants et bombés, tel un long entassement de viscères et d'entrailles géantes mises à nu sur le monde.

Dans la paroi, derrière moi, se creuse une excavation, et là un entassement de choses horizontales se dresse comme un bûcher.

Des troncs d'arbres? Non: ce sont les cadavres.

À mesure que les cris d'oiseaux montent des sillons, que les champs vagues recommencent, que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin d'herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le champ mouvementé avec ses hautes lames de terre et ses ento

Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s'exhument des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s'intéressent encore à défendre.

On les a posés tant bien que mal; ils se calent et s'écrasent, l'un sur l'autre. Celui d'en haut est enveloppé d'une toile de tente. On avait mis sur les autres figures des mouchoirs, mais en les frôlant, la nuit, sans voir, ou bien le jour, sans faire attention, on a fait tomber les mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces morts, amoncelés là comme un bûcher vivant.

Il y a quatre nuits qu'ils ont été tués ensemble. Je me souviens mal de cette nuit, comme d'un rêve que j'ai eu. Nous étions de patrouille, eux, moi, Mesnil André, et le caporal Bertrand. Il s'agissait de reco