Добавить в цитаты Настройки чтения

Страница 3 из 18

Les Zaïrois se battaient à merveille: le problème était qu'ils se battaient autant entre eux que contre l'e

La guerre prit vite des proportions sérieuses et il apparut que notre armée ne pouvait se passer d'un hôpital.

Au sein du ghetto, près de la briqueterie, nous trouvâmes une gigantesque caisse en bois qui avait servi à un déménagement. Dix d'entre nous pouvaient s'y tenir debout.

La caisse de déménagement fut élue hôpital militaire à l'unanimité.

Il nous manquait encore le perso

Lors d'une expédition de grande envergure, notre armée parvint à investir le garage d'une famille d'Allemands de l'Est. Lés garages constituaient des positions stratégiques considérables, car c'était là que les adultes enfermaient leurs provisions. Et Dieu sait si ces stocks étaient précieux à Pékin, où les marchés ne vendaient guère que du porc et du chou.

Dans ce garage teuton, nous débusquâmes une caisse remplie de sachets de soupe déshydratée. Elle fut confisquée et entreposée à l'hôpital. Encore fallait-il lui trouver une utilisation. Un symposium se pencha sur la question et découvrit que la soupe en sachets était bien meilleure à l'état de poudre. Les généraux se réunirent en secret avec l'infirmière-médecin pour décréter que cette poudre serait notre placebo guerrier: on lui attribuerait une valeur de panacée tant pour les plaies physiques que pour les tourments de l'âme. Celui qui y incorporerait de l'eau passerait au tribunal militaire.

Le placebo remporta un tel succès que l'hôpital ne désemplit pas. Les simulateurs étaient excusables: Juliette avait fait du dispensaire une antichambre de l'Eden. Elle couchait les «malades» et les «blessés» sur des matelas de Renmin Ribao, elle les questio

Les généraux se doutaient de la véritable nature de ces épidémies mais ils ne désapprouvèrent pas ce stratagème qui, somme toute, leur parut bon pour le moral des troupes et rapporta à l'armée nombre d'enrôlements spontanés: certes, les nouvelles recrues voulaient devenir soldats dans l'espoir d'être blessées. Les chefs ne désespérèrent pas pour autant de faire d'eux de valeureux guerriers.

Il me fallut de l'obstination pour être admise parmi les Alliés. On me trouvait trop petite. Il y avait des enfants de mon âge, voire moins âgés, dans le ghetto, mais ceux-là n'avaient pas encore d'ambition militaire.

Je fis valoir mes mérites: courage, ténacité, loyauté sans bornes et surtout rapidité à cheval.

Cette dernière vertu retint l'attention.

Les généraux débattirent longuement entre eux. Ils finirent par me convoquer. J'arrivai en tremblant. On m'a

– En plus, comme tu es un bébé, l'e

La mesquinerie de cette allégation ne put entacher le bonheur que me valut la nomination.

Eclaireur: je ne pouvais concevoir plus beau, plus grand, plus digne de moi.

Je pouvais attraper ce mot-là d'un bout à l'autre, dans tous les sens, l'enfourcher comme un mustang, m'y suspendre comme à un trapèze: il était toujours aussi beau.

L'éclaireur était celui dont dépendait la survie de l'armée. Au péril de son existence, il avançait seul en territoire inco

La mission de l'éclaireur est d'éclairer, dans les multiples acceptions du ternie. Et éclairer, ça m'irait comme un gant: je serais un flambeau humain.

Mais capable de se contredire comme les Prôtée de génie, l'éclaireur pouvait aussi devenir invisible, inaudible. La silhouette furtive se glissait parmi les rangs e

Et quand, au terme d'une reco

De ma vie, jamais nomination ne me combla autant que celle-là: jamais titre ne me parut convenir aussi profondément à la valeur que je m'attribuais.

Plus tard, quand je me contenterais d'être Prix Nobel de médecine ou martyre, j'accepterais sans trop de dépit ces destinées un peu vulgaires, en me rappelant que la plus noble partie de mon existence était derrière moi et qu'elle me demeurait acquise pour l'éternité. Je pourrais éblouir les gens jusqu'à ma mort en disant cette simple phrase: «A Pékin, pendant la guerre, j'étais éclaireur.»

J'ai eu beau lire Hô Chi Minh dans le texte, traduire Marx en hittite classique, me livrer à une analyse stylistique des épanadiploses du Petit Livre rouge, réaliser une transcription oulipie

Je venais à peine de poser mon pied en terre Rouge, je n'avais pas même quitté l'aéroport, et déjà j'avais compris.

J'avais trouvé le seul vecteur qui permît de résumer la situation en une phrase.

Cette assertion était à la fois belle, simple, poétique et un peu décevante, comme toutes les grandes vérités.

«L'eau bout à cent degrés.» Beauté élémentaire de cette phrase, qui laisse un rien sur sa faim.

Mais la vraie beauté doit laisser sur sa faim: elle doit laisser à l'âme une part de son désir.

En cela, ma phrase était belle.

La voici: «Un pays communiste est un pays où il y a des ventilateurs.»

Cette phrase a une structure si lumineuse qu'elle pourrait servir d'exemple dans un traité de logique vie

A l'aéroport de Pékin, quand je me suis retrouvée nez à nez avec un bouquet de ventilateurs, cette vérité m'a sauté au visage avec l'inexplicable évidence des révélations.

Ces fleurs étranges, à corolle pivotante enfermée dans un panier à salade, ne pouvaient pas ne pas être l'indice d'un milieu insolite.

Au Japon, il y avait l'air conditio

Dans les pays communistes, il pouvait arriver qu'il y ait l'air conditio

Par la suite, j'ai vécu dans d'autres pays communistes, la Birmanie et le Laos, qui ont confirmé mes vues de 1972.

Je ne dis pas qu'il n'y a jamais de ventilateurs dans les pays non communistes, mais ils y sont beaucoup plus rares et, ce qui est plus subtil, ils y sont insignifiants.

Le ventilateur est au communisme ce que l'épithète est à Homère: Homère n'est pas le seul écrivain au monde à utiliser des épithètes. Mais c'est sous sa plume que les épithètes pre

En 1985, dans son film Papa est en voyage d'affaires, Kusturica a tourné une scène d'interrogatoire communiste qui mettait en présence trois perso

Pendant tout l'interrogatoire, rien ne bouge, ni les deux hommes ni la caméra: il n'y a que cette oscillation du ventilateur. Sans lui, la scène n'atteindrait jamais ce degré de crispation. Il joue le rôle de chœur antique, en beaucoup plus insupportable, car il n'émet aucun jugement, il ne pense rien, il se contente d'être là pour faire réso

Je doute que même l'aval d'un célèbre cinéaste yougoslave puisse suffire à convaincre de la pertinence de mes réflexions sur les ventilateurs. Cela n'a aucune importance. Y a-t-il encore des esprits assez naïfs pour s'imaginer que les théories servent à être crues? Les théories servent à irriter les philistins, à séduire les esthètes et à faire rire les autres.

Le propre des vérités confondantes est d'échapper à l'analyse. Vialatte a écrit cette phrase merveilleuse: «Le mois de juillet est un mois très mensuel.» A-t-on jamais rien dit de plus vrai et de plus confondant sur le mois de juillet?

Aujourd'hui, je ne vis plus à Pékin et je n'ai plus de cheval. J'ai remplacé Pékin par du papier blanc et le cheval par de l'encre. Mon héroïsme est devenu souterrain.

J'ai toujours su que l'âge adulte ne comptait pas: dès la puberté, l'existence n'est plus qu'un épilogue.

A Pékin, ma vie était d'une importance capitale. L'humanité avait besoin de moi.