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– Oui, Madame Rosa, dit Moïse, avec plaisir, car il s'en foutait comme de père et mère.

Monsieur Yoûssef Kadir s'est levé et il nous regardait avec des yeux où il y avait des horreurs. Puis il s'est mis à taper du pied, comme s'il dansait sur place une petite danse avec le désespoir.

– Je veux qu'on me rende mon fils dans l'état dans lequel il se trouvait! Je veux mon fils dans un bon état arabe et pas dans un mauvais état juif!

– Les états arabes et les états juifs, ici, ce n'est pas tenu compte, dit Madame Rosa. Si vous voulez votre fils, vous le prenez dans l'état dans lequel il se trouve. D'abord, vous tuez la mère du petit, ensuite vous vous faites déclarer psychiatrique et ensuite vous faites encore un état parce que votre fils a été grandi juif, en tout bien tout ho

– Il n'y a pas à chier, dis-je, car j'étais drôlement soulagé à l'idée que j'avais quatre ans de plus.

Moïse a fait un pas vers Monsieur Yoûssef Kadir et celui-ci a dit une chose terrible pour un homme qui ne savait pas qu'il avait raison.

– Ce n'est pas mon fils! cria-t-il, en faisant un drame.

Il s'est levé, il a fait un pas vers la porte et c'est là qu'il y a eu indépendance de sa volonté. Au lieu de sortir comme il en manifestait clairement l'intention, il a dit ah! et puis oh!, il a placé une main à gauche là où on met le cœur et il est tombé par terre comme s'il n'avait plus rien à dire.

– Tiens, qu'est-ce qu'il a? a demandé Madame Rosa, en se ventilant avec son éventail du Japon, car il n'y avait que ça à faire. Qu'est-ce qu'il a? Il faut voir.

On ne savait pas s'il était mort ou si c'était seulement pour un moment, car il ne do

Je suis quand même redescendu, je me suis assis à côté de Monsieur Yoûssef Kadir mort et je suis resté là un moment, même si on ne pouvait plus rien l'un pour l'autre.

Il avait un nez beaucoup plus long que le mien mais les nez s'allongent toujours en vivant.

J'ai cherché dans ses poches pour voir s'il n'y avait pas un souvenir mais il y avait seulement un paquet de cigarettes, des gauloises bleues. Il y en avait encore une à l'intérieur et je l'ai fumée assis à côté de lui, parce qu'il avait fumé toutes les autres et ça me faisait quelque chose de fumer celle qui en restait.

J'ai même chialé un peu. Ça me faisait plaisir, comme s'il y avait quelqu'un à moi que j'ai perdu. Ensuite j'ai entendu police-secours et je suis remonté bien vite pour ne pas avoir d'e

Madame Rosa était encore affolée et ça m'a rassuré de la voir dans cet état et pas dans l'autre. On avait eu de la veine. Des fois, elle n'avait que quelques heures par jour et Monsieur Kadir Yoûssef était tombé au bon moment.

J'étais encore complètement renversé à l'idée que je venais d'avoir d'un seul coup quatre ans de plus et je ne savais pas quelle tête faire, je me suis même regardé dans la glace. C'était l'événement le plus important dans ma vie, qu'on appelle une révolution. Je ne savais plus où j'en étais, comme toujours lorsqu'on n'est plus lé même. Je savais que je ne pouvais plus penser comme avant mais pour le moment je préférais ne pas penser du tout.

– Oh mon Dieu, dit Madame Rosa, et on a essayé de ne pas parler de ce qui venait d'arriver pour ne pas faire de vagues. Je me suis assis sur le tabouret à ses pieds et je lui ai pris la main avec gratitude, après ce qu'elle avait fait pour me garder. On était tout ce qu'on avait au monde et c'était toujours ça de sauvé. Moi je pense que lorsqu'on vit avec quelqu'un de très moche, on finit par l'aimer aussi parce qu'il est moche. Moi je pense que les vraies mochetés sont vraiment dans le besoin et c'est là qu'on a le plus de chance. Maintenant que je me souviens, je me dis que Madame Rosa était beaucoup moins moche que ça, elle avait de beaux yeux bruns comme un chien juif, mais il ne fallait pas penser à elle comme à une femme, car là évidemment elle ne pouvait pas gagner.

– Ça t'a fait de la peine, Momo?

– Mais non Madame Rosa, je suis content d'avoir quatorze ans.

– C'est mieux comme ça. Et puis, un père qui a été psychiatrique, c'est pas du tout ce qu'il te faut, parce que des fois c'est héréditaire.

– C'est vrai, Madame Rosa, j'ai eu du pot.

–  Et puis tu sais, Aïcha faisait un gros chiffre d'affaires, et on peut pas vraiment savoir qui est le père, là-dedans. Elle t'a eu dans le mouvement, elle s'est jamais arrêtée de travailler.

Après je suis descendu et je lui ai acheté un gâteau au chocolat chez Monsieur Driss qu'elle a mangé.

Elle a continué à avoir toute sa tête pendant plusieurs jours, c'était ce que le docteur Katz appelait une rémission de peine. Les frères Zaoum montaient deux fois par semaine le docteur Katz sur l'un de leur dos, il ne pouvait pas se taper les six étages pour constater les dégâts. Car il ne faut pas oublier que Madame Rosa avait aussi d'autres organes que la tête et il fallait la surveiller partout. Je ne voulais jamais être là pendant qu'il faisait le compte, je descendais dans la rue et j'attendais.

Une fois, il y a eu le Nègre qui est passé par là. On l'appelait le Nègre pour des raisons peu co

Quand je suis monté, le docteur Katz était encore là et il essayait de convaincre Madame Rosa pour qu'elle aille à l'hôpital. Il y avait quelques autres perso

– Ah, voilà notre petit Momo qui vient aux nouvelles! Eh bien, les nouvelles sont bo

Tout le monde souriait et surtout Monsieur Waloumba qui était fin psychologue et Madame Rosa était contente elle aussi, car elle avait quand même réussi quelque chose dans sa vie.

– Mais comme nous avons des moments diffi-ciles, parce que notre pauvre tête est parfois privée de circulation, et comme nos reins et notre cœur ne sont pas ce qu'ils étaient autrefois, il vaut peut-être mieux que nous allions passer quelque temps à l'hôpital, dans une grande et belle salle où tout finira par s'arranger!

J'avais froid aux fesses en écoutant le docteur Katz. Tout le monde savait dans le quartier qu'il n'était pas possible de se faire avorter à l'hôpital même quand on était à la torture et qu'ils étaient capables de vous faire vivre de force, tant que vous étiez encore de la barbaque et qu'on pouvait planter une aiguille dedans. La médecine doit avoir le dernier mot et lutter jusqu'au bout pour empêcher que la volonté de Dieu soit faite. Madame Rosa avait mis sa robe bleue, et son châle brodé qui était de valeur et elle était contente de présenter de l'intérêt. Monsieur Waloumba s'est mis à jouer de son instrument de musique, car c'était un moment pénible, vous savez, quand perso

On est restés seuls tous les deux comme je ne le souhaite à perso

– Tu as entendu, Momo? C'est l'hôpital, maintenant. Et toi, qu'est-ce que tu vas devenir?

Je me suis mis à siffloter, c'était tout ce que je pouvais dire.

Je me tournai vers elle pour lui sortir n'importe quoi dans le genre Zorro, mais là j'ai eu un coup de pot parce que juste à ce moment-là ça s'est bloqué dans sa tête et elle est restée partie deux jours et trois nuits sans se rendre compte. Mais son cœur continuait à servir et elle était pour ainsi dire en vie.