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Nadine se promet de se concentrer au dernier moment, de penser à elle comme ça. Ça serait bien comme dernière image.
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Le soleil cogne encore dur.
Au fond d'un vaste jardin bien entretenu, la maison de l'architecte est pleine de fenêtres. Escalier en pierres grises, chemins sinueux aux bordures éclaboussées de fleurs de couleurs vives. Comme sur un dessin d'enfant équilibré. Une demeure modèle au fond d'une propriété modèle. La description qu'en a faite Fatima est on ne peut plus fidèle. Pourtant, Nadine l'imaginait tout autrement.
Elles sont venues à pied, ont trouvé sans problème. Les baskets de Nadine brûlent à la cheville. Il lui faut des chaussettes, et vite. Elle patauge dans sa propre respiration, la sent dans son cou et au bas du dos.
Manu mâche des chewing-gums, en enfourne plusieurs à la fois et déglutit bruyamment. Ses escarpins dorés sont déjà défoncés, elle se tient de travers quand elle marche et bousille ses chaussures.
Nadine remarque:
– C'est marrant comme ça va vite pour que t'aies l'air d'une clocharde. On dirait que t'es sans domicile depuis des mois.
– C'est ma vraie nature qui revient au galop.
– Ouais, soit t'as le naturel très fort, soit t'as pas fait d'effort pour le vernis.
– C'est pas comme d'autres. Elle est rudement chouette sa baraque à Trou-du-cul.
Nadine so
Le but du jeu, c'est qu'il finisse par ouvrir ce coffre. Ça n'a rien d'évident, parce qu'il n'a aucun intérêt à faire ça. D'ailleurs, il n'a plus trop intérêt à rien, c'est un mauvais jour pour lui.
Pour qu'elles obtie
Mais le challenge est plus distrayant que vital, elles n'ont pas la volonté de prouver quoi que ce soit.
Elles se sont demandé ce qu'elles devaient faire s'il n'était pas seul. Elles ont cherché une réponse satisfaisante, n'en ont pas trouvé et ont lâché l'affaire. Manu a déclaré: «Le meilleur plan, c'est encore de ne pas avoir de plan.» Et elles en sont restées là question tactique.
Pourvu qu'il soit seul. Seul et très con, ça serait une bo
Le monsieur qui ouvre est de taille moye
Il demande suavement: «C'est pour quoi?» La voix est grave et posée, la voix évoque immédiatement des choses de sexe dans la pénombre, mouvements extrêmement doux, d'une délicate perversité. Nadine répond qu'elles travaillent pour IPSO, que c'est une enquête sur la consommation des ménages en matière de culture. L'intitulé so
Encore un qui ne fait pas le rapprochement entre elles et les deux des journaux. Il les invite à entrer et s'écarte pour les laisser passer. Manu grommelle:
– À quoi ça sert de faire la une si perso
– À dégommer les i
Le monsieur qui habite là sait recevoir, il leur propose de s'asseoir et demande si elles ont envie d'une tasse de café. Le sofa est confortable, la pièce claire. Le jardin s'étend derrière, presque un champ. Rempli de fleurs. Écœurant de mièvrerie, mais très réussi. Ça do
Les murs sont tapissés de livres. Il y a des reproductions de peintures dans les espaces libres. Est-ce que ce sont vraiment des reproductions? L'homme a bon goût. Et tient à ce que ça se sache, tout en évitant d'en faire trop, de tomber dans le vulgaire.
Confrontée à tant d'élégance, Nadine a l'impression de suer par litres, de respirer trop fort. Elle se sent déplacée et agressée d'être aussi mal à l'aise.
En préparant le café, il pose diverses questions sur le métier d'enquêteuse. Disponible et accueillant. La voix grave, racée, l'intonation caressante. Nadine répond, reste aussi évasive que possible. Elle est persuadée qu'il les trouve laides et débraillées, mais qu'il a trop d'éducation pour le montrer. Manu se réjouit à l'avance pendant qu'il s'affaire à la cuisine:
– Putain, c'est tout blanc par terre, ça va faire du bordel quand on va le saigner.
Il revient, pose un plateau avec le café sur une table basse en verre fumé. On ne l'imagine pas en renverser à côté, faire un faux mouvement. Un homme comme ça ne dérape pas. Sur sa peau, ça s'inscrit en gros: «Je respecte mon corps, je mange sainement depuis ma plus tendre enfance, je baise bien, de préférence des femmes de qualité que je fais souvent crier pendant la besogne, j'ai un travail qui m'intéresse, la vie me va bien. Je suis beau.» Le genre présentable au réveil, à mille lieux des lois de la gueule de bois. Il fait exception à la plupart des règles, il jongle au-dessus de la mêlée. Désinvolte et précieux.
Nadine se demande comment Fatima a pu faire l’impasse sur un point aussi capital. Pourquoi ne les a-t-elle pas prévenues, qu'elle les envoyait chez un superhéros?
Comme il s'assoit et se tourne vers elles, prêt pour le questio
Manu se sert une tasse de café, en remplit une deuxième qu'elle pousse devant Nadine, et elle demande aimablement au monsieur s'il en veut quand même. Il fait un petit signe pour dire oui, elle secoue la tête:
– Va te faire foutre co
Elle rit de bon cœur en même temps qu'elle sort son gun de sa poche arrière, le tient d'une main pendant qu'elle boit, sans le viser particulièrement. Elle garde les yeux posés sur lui et dit à Nadine:
– Celui-là, il a de l'aplomb. Je comprends mieux ce que tu veux dire, quand tu parles des visages décomposés par la peur. Celui-là, j'ai hâte de lui voir les yeux s'agrandir et tacher sa chemise avec ses tripes.
Elle se tait et le fixe en silence. Expression lubrique et malsaine, caricaturale. Elle do
– Je finirai bien par me branler avec ce flingue. Tu vivras peut-être assez vieux pour voir ça, ducon.
Nadine réfléchit, l'opposition entre Manu, qui fait dans le bestial, et elle, qui la joue plus protocolaire, est exploitable. Un peu simpliste peut-être. Mais elle ne trouve aucune meilleure idée. Elle se lève, inspecte les rayo
Nadine prie pour qu'elle compre
Elle sort avec précaution un livre des rayo
– Vous avez entendu parler de nous?
– J'en ai bien peur.
– Comme le soulignait ma collègue, ce que je préfère dans le meurtre, c'est l'expression des victimes. Cette expression terrible. C'est incroyable ce qu'une bouche peut s'écarter quand elle hurle. Fascinant ce que l'effroi peut faire du plus banal des visages.
Elle marque une pause, remet le livre en place. Elle ne sait pas bien où elle veut en venir. Il l'écoute attentivement, il n'a pas bougé.
Elle a lu une fois que les sérial killers tuaient parce qu'ils ne se rendaient pas compte que leurs victimes étaient des êtres humains; et que s'ils prenaient conscience qu'elles ont un nom et une identité, ils ne les tueraient pas froidement. Vu le nombre de co
– Vous avez du goût. Notamment en littérature, pour autant que je puisse en juger. J'ai peine à détester un homme qui lit Ellroy dans le texte et possède l'intégrale de Sade. En tous les cas, vous tranchez singulièrement d'avec nos précédentes rencontres.
Elle revient s'asseoir en face de lui et sourit. Pas comme si elle le dominait, plutôt comme enchantée de le rencontrer.
Il sourit en retour. Elle est persuadée qu'il la trouve grotesque mais qu'il le dissimule. Parce qu'on évite de heurter la susceptibilité des gens armés. À moins qu'il cherche à l'amadouer. Elle ne sait pas comment interpréter son attitude. Elle ne sait pas quoi faire de son corps en face de lui. Sur la corde raide. Ne pas montrer qu'elle est désarço
Alors pourquoi est-il aussi détendu? Peut-être qu'il sent qu'elle panique et ricane intérieurement.
Il la regarde avec insistance, toujours en souriant. Il est suffisamment intelligent pour sentir qu'elle a envie d'être flattée. Elle a envie d'être flattée. Elle a envie de sa reco
Elle a envie de lui.
Elle parle doucement et posément, comme si elle maîtrisait la situation:
– Il y a une seconde différence entre nos précédentes victimes et vous, de taille elle aussi. Nous n'avons jamais tué qui que ce soit pour de l'argent. Nous nous sommes parfois servies au passage, après coup et pour le défraiement. Je trouve ça effroyablement vulgaire, avoir un mobile pour tuer. C'est une question d'éthique. J'y tiens. J'y tiens énormément. La beauté du geste, j'accorde beaucoup d'importance à la beauté du geste. Qu'il reste désintéressé. Or nous sommes ici pour une histoire d'argent. Nous partons, ma collègue et moi-même. Une subite envie de visiter le monde.