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Apparemment, il est revenu sur ses pas pour bien les regarder. Il les scrute attentivement, comme considérant que ça n'a rien de gênant pour elles. Puis il dit:
– Vous n'avez pas l'air très angoissées pour des filles en cavale.
Manu répond:
– C'est parce qu'on manque d'imagination.
La réponse lui arrache un sourire.
– Tu flambes. Mais n'importe qui a peur de mourir. Ou de finir sa vie en taule. Même les plus désespérés.
Il se tape la poitrine:
– C'est là que ça se tient, perso
– Le moment venu, on aura sûrement peur. Pour le moment, le café est bon et le spliff tue la tête, quoi demander de plus? Pis on est deux, ça change des trucs, on se distrait quoi.
Il secoue la tête. Cette fois, il est très sole
– Je veux pas juger parce que je co
– Tu trouverais ça plus moral si on cherchait de l’argent? On a aucune circonstance atténuante, t'en sais assez pour juger.
– J'ai du mal à croire que c'est de vous qu'il s'agit; je vous aurais croisées dans le bus, je n'aurais pas tiqué.
Manu hoche la tête:
– C'est ça la ruse ultime, c'est comme ça qu'on s'en tire. Si tu regardes la télé ce soir, ils vont raconter de nouveaux trucs. On a tiré sur un gamin, je sais, c'est pas très populaire. Alors, si ça te pose problème et que tu veux qu'on trisse, tu le dis avant de toucher à la caisse.
Il répond sans hésiter, d'un ton dénué de sympathie ou d'animosité:
– Fatima vous a invitées. Vous êtes les bienvenues.
Il sort. Elles restent l'une en face de l'autre et pre
– Ils sont bien sympathiques, mais ils mettent trop la pression ces deux-là…
Manu se met à son aise, s'affale sur sa chaise et écarte amplement les cuisses. Elle porte une petite culotte en satin rouge et on lui voit les poils qui dépassent en boucles sur le côté. Elle commente:
– Le petit frère, y a pas moyen de l'attraper, il est trop farouche. Dommage.
– Tu peux quand même tenter le coup… Demande-leur, mine de rien: «Quand est-ce qu'on baise là-dedans?»
Elles font un effort pour arrêter de rire lorsqu'elles entendent Fatima revenir.
Elles ouvrent la bouteille de vodka qu'elle rapporte, parce qu'il n'y avait pas de whisky là où elle est allée.
Il y a des robots dessinés sur les verres, Manu les regarde en silence. La grande joue à étaler du bout du doigt une tache de jus de fruit. Elle dit:
– Il fait penser à un prince ton petit frère. Brillant comme le diamant. Un peu sec avec nous, j'espère qu'on dérange pas.
Décidément loquace dès qu'il s'agit de son frère, Fatima se résout à lui adresser la parole:
– C'est un seigneur, il est vraiment plus malin que les autres, je dis pas ça parce que c'est mon frère. C'est un observateur, il a bien fait attention à ce qui arrivait autour de lui et il a cherché pourquoi ça se passait comme ça. Il a bien compris ce qui s'était passé pour moi, pour mon père ou mon autre frère. Et il fera pas pareil. Pas qu'il nous méprise, mais il a su tirer les leçons de nos aventures.
– Vous avez quand même pas tous fait du zonzon?
– Tous les trois, si. Mon grand frère, il est pas près de sortir. Un braquage pourri qui a dégénéré. Il est tombé pour meurtre, c'est même pas lui qui a tiré.
– Et ton père?
– Mort là-bas, à peine arrivé. C'était pas un violent, mon père, c'était pas un dur non plus. Ils l'ont massacré d'entrée de jeu, même pas eu le temps de visiter sa cellule.
– Il est tombé pour quoi?
Fatima marque un temps d'hésitation, juste assez long pour être perceptible:
– Pour inceste. Ça s'est su parce que je suis tombée enceinte. J'en parlais jamais. Pas que j'avais peur ou honte. Mais je savais qu'il valait mieux pas. J'avais treize ans quand ils l'ont arrêté. Perso
Elle parle bas, le débit est extrêmement calme et régulier. Monocorde et grave, intimiste et pudique. Cela atténue la brutalité du propos sans l'édulcorer. Il y a comme du métal perceptible juste derrière ce ton monocorde et grave. Quand elle parle, elle garde les yeux baissés la majeure parue du temps, puis relève la tête et plonge son regard dans celui de son interlocutrice. Elle est attentive, comme habile à lire l'âme de l'autre, capable d'y déceler la moindre grimace de dégoût ou la ruse la plus vile. Sans juger, sans s'en eto
Elle se confie à elles avec assurance. Montrant par la qu'elle choisit de leur faire confiance. Et aussi qu'elle n'a rien à craindre.
Nadine cherche quoi dire qui soit digne de cette déclaration. Manu s'embarrasse moins, elle remplit les verres, commente sans l'ombre d'une gêne:
– Ben au moins, quand tu causes, tu fais pas semblant. Tu le faisais depuis longtemps avec ton père?
– Je devais avoir onze ans au début, je sais plus. Ma mère est partie juste après avoir eu Tarek. On n'a jamais bien su pourquoi, ni où elle est allée. Moi et mon père, on était tout le temps ensemble, ça s'est fait tout seul, tout doucement. Je crois que c'est moi qui suis venue sur lui. Je sais que j'en avais vraiment envie, je me souviens que ça m'a manqué longtemps. Et puis quand j'ai été enceinte, le médecin que je suis allée voir m'a embrouillée. Il m'a dit qu'il était tenu de je ne sais quel secret, il m'a endormie quoi. Je lui ai tout raconté, il s'est mêlé de nos affaires. J'imagine qu'il n'avait rien de mieux à foutre.
Elle s'interrompt pour lécher les feuilles, faire son collage et tasser le spliff. Puis elle explique:
– C'est pour ça que je m'en carre que vous ayez tue des gens, des gens que vous co
Manu déchire le papier mauve de l'emballage d'une plaque de chocolat. Elle vide son verre et déclare:
– Le pire chez nos contemporains, c'est pas qu'ils aient l'esprit aussi étroit, c'est cette tendance à vouloir ratiboiser celui du voisin. Qu'il y en ait pas qui rigolent trop, sinon ça les embrouille. Tu la racontes souvent ta petite histoire?
– Non. Je parle pas beaucoup depuis, j'ai compris la leçon. Faut dire aussi que je rencontre rarement des tueuses de flics.
Nadine profite de ce que l'atmosphère prête à la confidence pour demander:
– Et avec les autres garçons, c'est comment?
– Jamais fait ça avec un autre garçon. Jamais eu envie.
Manu se renverse sur sa chaise, décrète sole
– Putain, c'que ça doit être chouette de faire ça avec son père!
Fatima se rétracte d'un coup. Son visage se ferme et elle ne répond rien. Manu se penche vers elle, souffle bruyamment et ajoute:
– Putain, tu verrais mon père tu comprendrais que ça me fasse délirer ton histoire. Je me souviens même pas d'une seule fois où ce co
Elle regarde Fatima,, remplit les trois verres et conclut:
– Moi, j'ai plus que du temps précieux, alors je peux pas me permettre de le gâcher en calculs diplomatiques.
Court moment de silence, Fatima se redétend et demande:
– Vous avez une chance de vous en tirer?
– On a une chance de passer la nuit, vu que si on était repérées, on le saurait sans doute déjà. Après, c'est dur à calculer, je crois qu'il y a une grosse part de hasard là-dedans.
– Pourquoi vous n'essayez pas de sortir du pays?
– Trop chiant. Si t'essaies un truc, t'as le risque de te planter; nous, on est plutôt sur la ligne «quand t'as mal au pouce, coupe-toi le bras». Et puis qu'est-ce que tu veux qu'on aille foutre ailleurs?
Nadine déclare pensivement:
– Ailleurs, moi j'y crois pas.
La petite siffle admirativement:
– Mais t'es déjà toute raide, grosse.
Fatima insiste:
– Mais on peut pas se laisser crever comme ça. Sans colère, comme ça. On peut pas.
– Ton frère aussi bloquait là-dessus, répond Manu. Vous devez faire partie d'une race de combattants. Y a plein de trucs, on croit pas qu'on peut les supporter. Pis finalement on s'y fait bien. Moi, j'ai jamais autant rigolé, c'est clair.
Nadine enchaîne:
– Pis ça fait deux trucs distincts, y a toi et y a l'idée que tu vas te faire attraper. Mais c'est dur à réaliser. Des fois j'essaie de réfléchir, à quoi je penserais juste à ce moment-là.
Manu éclate de rire:
– Je suis sûre que ça va être une mortelle co
– Si vous changez d'avis, si vous voulez tenter votre chance, j'ai un plan pour vous. Pas très loin d'ici. Un architecte chez qui j'ai travaillé, j'y faisais des ménages. Il vit tout seul, il suffit de le forcer à ouvrir son coffre. Et avec ce qu'il y a dedans, vous pouvez partir faire un tour où ça vous amuse.
– Pourquoi tu le fais pas, toi?
– Moi, il me co