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MERCREDI 6 DÉCEMBRE

16 H 00

L'air dans le cagibi était empreint d'une chaleur sale.

Affalé sous ma chaise, Macéo, le chien de Laure qu'elle nous avait confié le temps d'un rendez-vous, suffoquait calmement. Épaisse langue rosé et blanc, frémissante, toute sortie. C'était une bête énorme, à la robe flamboyante et aux grands yeux stupides et vagues.

Cathy dessinait des fleurs à pétales gigantesques sur la dernière page de son carnet d'adresses.

De la cabine adjacente, Roberta glapissait:

– Dis donc, vieux cochon, qu'est-ce que tu me racontes là? Qu'est-ce que tu ferais avec ma petite culotte?

Avec sa voix de fille, dissonante, trop aiguë et faussement indignée.

On entendait le type s'échauffer, marmo

Dos tourné à la porte, je faisais un mélange sur un magazine ouvert. Comme ça, si Gino entrait à l'improviste, j'avais le temps de refermer le canard et de prendre l'air de rien. L'air de la fille pas chiante qui attend qu'on la so

Gino tenait l'entrée de L'Endo, le peep-show où je travaillais cet hiver-là. Ex-toxico, il ne ratait pas une occasion de la ramener sur le sujet: «Les drogues douces, c'est vraiment trop con, je vois pas à quoi ça sert, franchement, comprends pas, ça abrutit à peine, ça fatigue et c'est tout, comprends pas.» Il enchaînait généralement sur un rappel de son parcours d'héroïnomane, nostalgie des vraies drogues, celles toutes teintées de romantisme et de gloire. Gino avait le blabla facile, sans être beau parleur.

À côté de ça, c'était un gaillard bien bâti, ho

J'en étais à écraser les morceaux de tabac trop gros pour le mélange quand le haut-parleur a réclamé une fille en piste. J'ai tourné la tête vers Cathy, attendu qu'elle lève les yeux de son croquis, puis j'ai montré mon mélange du menton:

– Ça m'arrange pas trop d'y aller.

Elle s'est levée de mauvaise grâce, mais en se hâtant car le client n'attendait pas.

Je balayais précautio

– Ciao, ciao, Gino! Tu as vu ce temps dehors? Quel soleil! Ça te réchauffe le bonhomme ça, non?

J'ai jeté un coup d'œil à la pendule, pas mécontente que l'heure de la relève arrive sans que je l'aie guettée.

Stef a précédé Lola au cagibi, m'a tancée d'un «bonjour» plein de reproches. Elle n'avait rien à me reprocher, mais c'était son mode d'expression.

Les deux filles apparaissaient rarement l'une sans l'autre. Depuis qu'elles travaillaient là, je ne les avais jamais vues se taper sur les nerfs, elles avaient l'entente sereine et à toute épreuve. La loi des contrastes, ou quelque chose comme ça…

Quelques semaines avant qu'elles se fassent embaucher à L'Endo, j'étais passée voir un type qui tenait un peep-show rue Saint-Denis parce qu'on m'avait dit qu'il vendait des rapides. Il était absent; son remplaçant était cordial, très fier de son bordel; il avait insisté:

– Tu devrais jeter un œil sur la piste, on vient de tout refaire, et tu me diras des nouvelles des filles, vas-y.

La nouvelle déco de sa piste était consternante, on se serait cru dans un cabinet de dentiste high-tech. Mais les danseuses étaient bo

Je n'avais fait aucun commentaire, parce que Stef était trop antipathique. Et que ça ne me regardait pas.

Le hasard faisait quand même furieusement les choses, parce que, ce même jour rue Saint-Denis, j'étais allée chercher un café-cognac pour le taulier au café d'à côté. Et la serveuse m'avait marquée, à cause du sourire défoncé. Deux jours après l'arrivée de Stef et Lola, je la croisais dans Lyon. Je n'en avais tiré aucune conclusion, je n'étais pas femme à anticiper les embrouilles.

Ce jour-là, Lola avait sa voix rauque très groove de quand elle était bien attaquée. À peine arrivée, elle a brandi une bouteille de Four Roses:

– Paraît qu'il n'y a perso

Voix nerveuse, sèche et systématiquement réprobatrice de Stef:

– Gino vient de te prévenir que Roberta était dans la n° 4, tu crois pas que tu pourrais parler plus doucement?

Lola, plus doucement, mais pas très e

– Mes plus plates excuses, choupette, j'ai encore fait u n black-out…

Et elle s'est penchée sur moi pour m'embrasser, ses joues étaient toujours brûlantes.

Les deux filles portaient de gros pulls sur des treillis informes. Elles endossaient toujours le même genre de sapes paramilitaires dans le civil. Ça do

C'était surchauffé à l'intérieur puisqu'on était tout le temps moitié à poil et elles se sont immédiatement déshabillées, debout devant leurs casiers.

La porte de celui de Stef était tapissée de photos de Boulmerka, grimaçant juste après la victoire. Tous les jours elle ramenait L'Equipe et l'épluchait consciencieusement. Les rares fois où je l'avais entendue ouvrir sa gueule pour éjecter plus de trois mots, c'était pour commenter une finale ou une course. Stef était fascinée par la force et l'épreuve.

Lola s'intéressait de loin à la chose, mais l'abordait sous un autre angle. Elle avait accroché à la porte de son propre casier des portraits en pied de Sotomayor et de tous les Boli, et parfois les contemplait d'un air songeur:

– Imagine celui-là, il arrive, il t'emmène, t'imagines ce qu'il te fait?

Pendant que Stef se préparait, pliant militairement chaque sape de ville qu'elle quittait et dépliant tout aussi rigoureusement chaque sape de travail qu'elle enfilait. Lola, en soutien-gorge et treillis, s'était assise sur la table de maquillage, pieds nus sur le tabouret. Ses pieds n'étaient pas faits, les ongles étaient longs, jaunes et épais, le talon couvert d'une couche de corne. Des pieds de sauvage. Elle a regardé l'heure, s'est étirée:

– On est pas pressées, Louise, je te paie à boire?

Échange de bons procédés, j'ai accepté son offre en lui tendant le spliff.

Bien qu'on se co

Elle a rempli deux verres en plastique de whisky et en tirant trop furieusement sur le biz elle s'est pris un bout rouge sur le sein gauche, a fait un geste brusque ( pour s'en débarrasser et a renversé la bouteille de Four Roses sur la tête de Macéo, le chien de Laure. Qui en se relevant brusquement fit tomber le sac de Roberta.

Elle revenait pile à ce moment de cabine, courroux pleine face:

– Merde, mais c'est pas un souk ici, vous pourriez faire gaffe!

Elle a consolé le chien en l'appelant «mon pauvre toutou» avant de se mettre à ramasser ses affaires. Stef, impassible, tirait ses cheveux noirs en arrière, histoire d'accentuer le côté austère du perso

– Cathy va en cabine, il faut une fille en piste.

J'ai proposé à Stef d'y aller, elle a fait non de la tête, puis d'un air pincé a jeté:

– C'est bon, c'est bon.

Sortie tête haute. Elle portait des sandales dorées, un vrai truc de poufiasse, bien excitant. Jupe blanche moulante et petite culotte blanche également. Elle avait un cul de classe exceptio

J'ai tendu le oinj à Roberta, qui a détourné la tête l'air agacé, en soufflant:

– J'en avale bien assez avec ce que vous recrachez.

Lola et moi avons échangé un regard bref et attristé.

Cathy est arrivée, sa robe à la main, le corps couvert de sueur, passé au sauna des projecteurs. Silhouette de petite fille, seins timides, hanches étroites et taille droite, la fente rasée de près pour mieux faire illusion. Elle a bu un verre d'eau et s'est regardée dans le miroir, a remis du rouge et le haut-parleur a a

– Il t'attend en cabine n° 2.

Elle est ressortie sans dire un mot, elle avait l'air crevée.

Assise au bord de la douche pour prendre moins de place, Lola ôtait son futé. Sur sa jambe gauche, des cafards tatoués grimpaient le long de sa cheville jusqu'à l'entrecuisse, six ou sept bestioles l'enlaçant, en file noire délicatement ciselée. Assez joli, un rien glauque. Déconcertant en tout cas. Les jours de grand spleen, qu'elle avait réguliers, elle causait aux petites bêtes noires, en redessinait pensivement le contour du bout du doigt:

– Petite misère, tu me fais souffrir, vous me venez au ventre, mama mia, comme ça fait mal dedans… Petite misère, sois gentille avec moi, laisse-moi un peu tranquille…

Roberta lui a braillé dessus:

– Dégage de là, faut que je pre

Lola réveillait l'instinct maternel au sens fasciste du terme chez d'autres filles. Comme elle n'était jamais agressive et qu'elle avait toujours l'air en vadrouille interne, pas mal de gens lui parlaient comme à une demeurée, ne perdaient pas une occasion de la houspiller.

Après avoir enfilé le bas de son costume, elle a sifflé son verre d'un trait, attrapé la bouteille et m'a fait signe de vider le mien fissa pour qu'elle remette la sie

J'ai obtempéré, vidé cul sec le second verre et quitté le cagibi pour la laisser se préparer tranquille.

16 H 40

J'ai attendu derrière le rideau rouge, bras croisés. D'où j'étais, j'entendais Cathy ahaner:

– Oh! C'est bon… Oui, c'est ça, branle-toi bien, elle est belle ta queue, hmmm, elle me fait envie… Regarde comme tu m'excites: je suis toute mouillée!