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Ruggieri secoua encore la tête, et à demi-voix, comme s’il eût craint d’être entendu, bien qu’il n’y eût perso
– Et l’autre, madame… vous n’en parlez jamais…
Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard aigu dans les yeux de l’astrologue.
– Quel autre? demanda-t-elle avec une glaciale froideur, que veux-tu dire?
Sous ce regard, sous cette parole, qui semblaient la parole et le regard d’un spectre, Ruggieri courba la tête. Vraiment, à cette minute, Catherine de Médicis, selon l’effroyable expression qu’elle avait employée, sentait la mort.
– Je crois, ajouta-t-elle, que tu n’es pas dans ton bon sens. Prends bien garde que jamais une question de ce genre ne t’échappe encore.
– Pourtant, il faut que je parle!
Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée.
Et ce fut dans cette attitude qu’il continua:
– Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j’ai pris mes précautions; nous sommes seuls, et si je me décide à vous dire des choses que, dans mes nuits sans sommeil, j’étais épouvanté de me dire à moi-même dans le lourd silence de ma conscience, c’est que des heures graves et sole
Catherine frisso
L’épouvante glaça ce cœur si ferme.
Catherine de Médicis, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace des astres.
Sûr désormais d’être écouté, Ruggieri continua en relevant la tête:
– Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine, vous n’y songez jamais à l’autre! Moi, j’y songe. Moi, depuis longtemps, je ne dors plus que d’un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je m’endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse dans ma conscience, les mêmes fantômes vie
Catherine, les traits durs, les traits durs, le visage fermé, immobile et glaciale, murmura sourdement:
– Tu oublies une chose, René! Tu oublies le meilleur! Puisque nous sommes en train d’évoquer ce spectre, évoque-le tout entier!…
– Non, je n’oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j’avais pu oublier!… Avant d’emporter le nouveau-né pour l’abando
– Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l’enfant ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque… et je ne pus me repentir de t’avoir aimé, puisque tu jetais au néant la preuve de l’adultère de la reine… Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de tels souvenirs? C’est vrai, je t’ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de la cour me tournaient le dos, où l’on haussait les épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair de pitié… Nous allâmes l’un vers l’autre… Nous passions des journées à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m’enseignas ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je co
Cette sorte d’effroyable confession, empreinte d’une sombre rêverie, Catherine de Médicis la fit à voix basse, plutôt comme si elle se fût parlé à elle-même.
– Et maintenant, ajouta-t-elle, maintenant que je suis devenue la reine, maintenant que l’un après l’autre, j’ai touché du doigt mes e
Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:
– Et si je m’étais trompé? dit-il sourdement.
Catherine demeura saisie, muette, la bouche entrouverte comme pour jeter un cri qui s’étrangla dans sa gorge.
– Si la dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s’était accompli, reprit René. Si l’enfant vivait!…
– Malédiction! gronda la reine.
– Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, j’ai interrogé les astres! Et les astres m’ont toujours répondu qu’il vivait!… En vain espérais-je me tromper! En vain recommençais-je mes calculs de déclinaison et de conjonction! Même réponse implacable m’était do
– Malédiction! répéta la reine d’un ton tel que Ruggieri sentit une sueur froide perler à son front.
– Je ne vous en parlais pas, reprit l’astrologue, je gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, serait un crime… un crime envers vous qui êtes restée l’idole de ma vie!…
Cependant, Catherine de Médicis, avec cette force de caractère qui la rendait peut-être plus redoutable que ses poisons, avait imposé le calme à son esprit. Placée soudain en face d’un événement qui pouvait être une terrible menace, elle résolut de l’envisager froidement. Elle contint les sursauts non pas de son cœur, qui était pétrifié, mais de son imagination qu’elle dirigeait avec une robuste fermeté.
– Soit, dit-elle, admettons que l’enfant vive. Qu’est-ce que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c’est dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, comme toujours il ignorera le nom de sa mère!
– Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d’âme: l’enfant est à Paris, et je l’ai vu!
– Tu l’as vu! rugit la reine. Tu l’as vu! Où donc?
– À Paris, vous dis-je!
– Quand? Quand? Mais parle donc!
– Hier.!… Et avant toute chose, apprenez le nom de la femme qui l’a recueilli, sauvé, élevé…
– C’est?
– Jea
– Fatalité!…
Catherine de Médicis s’était redressée et avait reculé, comme si un abîme se fût soudain ouvert sous ses yeux.
La foudre tombée à ses pieds ne l’eût pas frappée d’une stupeur plus accablante.
– Fatalité! reprit-elle, secouée d’un frisson convulsif… Mon fils vivant!… La preuve de l’adultère aux mains de mon implacable e
– Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.
– Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c’est Jea
Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine de Médicis s’apaisa par degrés. Son sein palpitant reprit une immobilité de marbre. Ses yeux fulgurants s’éteignirent.
Elle redevint la froide statue… le cadavre qu’elle semblait être au repos…
– Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?