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Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa main, il contemplait fixement son hôte.
– Or çà, fit-il tout à coup, qu’êtes-vous devenu depuis que je ne vous ai vu?
– Moi, monseigneur? Je suis devenu ce que vous voyez, c’est-à-dire ce que j’étais avant que votre illustre père le co
– Mais encore… qu’avez-vous fait?
– J’ai vécu, monseigneur.
– Où avez-vous habité?
– Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j’ai habité Paris pendant deux a
– Paris? Ah! ah!… Et pourquoi l’avez-vous quitté?
– Pourquoi je l’ai quitté? fit Pardaillan dont l’œil gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J’étais donc à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bo
Le maréchal tressaillit.
– Un soir, donc, j’aperçus au détour d’une rue quelqu’un… une vieille co
– Mais, fit Montmorency, j’étais justement à Paris à l’époque que vous dites.
– Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur! que ne vous ai-je rencontré de préférence à l’homme en question!…
– Oui, j’y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d’une aventure qui m’arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des truands, j’allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inco
– Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier. Un fier service qu’il m’a rendu là!…
Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait. Il examinait avec une sombre satisfaction le visage insoucieux et intrépide de son hôte, et lorsqu’il détaillait l’évidente misère du routier, sa satisfaction semblait s’accroître.
– Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous remarqué une chose: c’est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bo
«Pan! Il est venu!» songea Pardaillan. Quelle trahison? fit-il tout haut en louchant fortement du côté de sa rapière.
Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les fantômes qui dormaient en lui.
– J’y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le fîtes pendre à la basse branche d’un châtaignier que je vois encore. Bel arbre ma foi! Il est vrai, et je m’en accuse en toute humilité, dès que monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu’il se sauva sans même me dire merci; ça m’apprendra. Ce fut une trahison, Je le confesse.
– J’ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency.
– Diable! Ce n’est pas cela que monseigneur appelle une trahison? Au fait, parmi tant de pendus, un de plus, un de moins… pour le coup, j’y suis; un beau soir, monseigneur avait lié la partie avec quelques hauts barons comme lui d’aller, à là nuit tombante, enfoncer la porte de certaine chaumière, d’enlever la jeune épousée qui venait de se marier le jour même, et de la tirer au sort avant que le mari… suffit!… Monseigneur et ses amis trouvèrent la cabane vide et l’oiseau envolé; le rouge m’en vient au front; ne croyez pas au moins que ce soit cynisme, mais je suis bien forcé de convenir que c’est moi qui avais prévenu le jeune mari de la donzelle…
– J’avais oublié l’oiseau et la cage vide, monsieur de Pardaillan…
– Ah! pour le coup, monseigneur, je do
Pardaillan s’était levé; vivement il saisit son épée et la ceignit avec un soupir de soulagement.
Henri de Montmorency eut un de ces sourires livides qui parfois do
– Maintenant, dit-il, je suis sûr que la mémoire va vous revenir!
– En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines trahisons du genre de celles que j’exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire allusion à l’affaire de Margency, après laquelle j’ai eu le regret de le quitter?
– Vous m’avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.
– Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif à la bo
Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:
– C’est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bo
Pardaillan écoutait avec une attention soutenue.
Le maréchal se leva, et avec une sorte de dignité rude, ajouta:
– Je veux oublier également qu’il y a un instant, vous avez saisi votre rapière, pensant qu’il y aurait discussion de vous à moi; je veux oublier que vous avez pu croire que je croiserais mon épée contre votre fer.
Pardaillan se leva et croisa les bras.
– Votre épée, monseigneur, a pu croiser de moins nobles rapières. Je ne suis pas de ces barons qui font métier de voler des femmes ou des enfants; je ne suis pas de ces ducs qui, armés chevaliers pour protéger le faible et rudoyer le fort, ravalent leur chevalerie à trembler devant les princes, et cherchent ensuite à laver leur bassesse dans le sang de leurs victimes. Non, monseigneur! je n’ai point de bois dont je puisse transformer les arbres en potences, ni de villages où je puisse promener l’orgueil de mes injustices, ni de châteaux à oubliettes, ni de baillis louangeurs, ni de gardes au pont-levis que franchit pourtant le remords par les nuits d’hiver, alors que les sifflements du vent ressemblent si bien à des gémissements ou à des cris de vengeance. En conséquence, je ne suis pas ce qu’on appelle un grand seigneur. Mais il est bon que parfois les grands seigneurs comme vous entendent des voix comme la mie
Henri de Montmorency haussa les épaules, et dit:
– Monsieur de Pardaillan, veuillez vous asseoir; nous avons à causer…
Le maréchal avait-il entendu la véhémente apostrophe du routier? Oui, sans doute. Mais peut-être se disait-il que parties de si bas, ces paroles ne pouvaient l’atteindre. Ou peut-être l’attitude de Pardaillan lui inspirait-elle une admiration qui le confirmait dans le projet qu’il avait conçu.
Ce fut donc très froidement que, s’étant assis lui-même, il reprit: