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CHAPITRE VIII
Un soleil froid illuminait le Rhin et les quais de béton déserts. L'air était chargé d'odeurs diverses, un peu âcres, et les entrepôts désaffectés rouillaient doucement de part et d'autre du fleuve. Les vieilles industries, aciéries, sidérurgie, pétrochimie, qui avaient marqué la région s'effaçaient progressivement devant de nouveaux arrivants, une vague de tours de verre et de bâtiments à l'architecture basse, et parfois délicate. Au-dessus d'eux le ciel était d'un bleu monochrome. Il arrive qu'il fasse beau dans la Ruhr.
Toorop observait l'eau poisseuse et mordorée de divers carburants s'iriser sous la lumière jaune de la matinée.
À côté de lui, un grand type à lunettes, maigre, au dos voûté et aux cheveux vaguement blonds tombant par paquets sur la nuque s'agita dans l'immense duffle-coat, dans lequel il flottait. Vitali Guzman avait pour l'apparence vestimentaire autant d'intérêt qu'un cosmonaute en tenue de sortie pour une pince à sucre.
– Tu ne trimballes aucun document compromettant pour le réseau?
– Non, répondit Toorop, bien sûr que non. Ils parlaient en français, la langue maternelle d'Hugo. Une astuce de Vitali, au cas où un microespion serait tendu vers eux. Le français était aussi la langue de Mallarmé et de Voltaire, chose à laquelle Vitali était loin d'être indifférent.
Celui-ci s'absorba dans une intense réflexion.
– Tu es absolument certain que les types sur l'autoroute étaient armés? finit-il par lâcher, avec son accent prononcé, jurant avec la parfaite syntaxe.
Hugo ne lui en voulut pas. Il était normal qu'il envisage toutes les possibilités.
– Oui. Le genre de type que je détecte à des kilomètres maintenant, Vit.
Certains d'entre eux s'étaient retrouvés dans l'emblème gradué de son collimateur, à Bihac ou à Sarajevo. Des types qui venaient de Belgrade pour faire le coup de feu, amenés par autocars, comme pour un safari. Week-ends tchetniks, comme ils les appelaient. Pour une dizaine d'entre eux, au moins, le week-end s'était terminé plus rapidement et plus définitivement que prévu.
Vitali hocha la tête en marmo
Hugo comprit instantanément que le jeune ex-Berlinois de l'Est n'appréciait pas trop la situation.
Et Hugo s'en voulut, terriblement, de le solliciter ainsi inopportunément alors que les choses se complexifiaient, que l'histoire s'accélérait, encore et toujours. Que le réseau Liberty se développait dans toute l'Europe. Que partout des types et des femmes prenaient contact avec le réseau et se mettaient à travailler. La mise en fiche de tous les criminels de guerre. Des gens. Hommes, femmes. Des etudiants, des chômeurs, des ouvriers, des ingénieurs, quelques fonctio
En un certain sens, Vitali pouvait désormais se délivrer de certaines tâches, mais la gestion de cette phase d'expansion rapide s'avérait sans doute plus délicate que prévue.
Et maintenant il y avait Hugo Toorop qui rappliquait avec un problème imprévu sur les bras.
– Tout ce que je te demande c'est un conseil, reprit Hugo. Des hommes armés poursuivent cette gosse. Sa mère est vraisemblablement assez dangereuse… Et il y a deux trucs: un, je n'ai pas vraiment envie de voir le Réseau croiser la route de la maffia, ou toute autre organisation criminelle, sinon pour un approvisio
Hugo enficha ses yeux dans les prunelles sans couleur du germano-russe:
– Elle est avec moi, maintenant… Tu m'en aurais voulu à mort de ne pas t'en avoir parlé.
Il comprit que le message avait été reçu.
Vitali se retourna vers le fleuve, puis vers la Volvo, à cinquante mètres de là, où se tenait une vague silhouette sur la banquette arrière. Puis il s'adossa à la rambarde à laquelle Hugo se tenait accoudé.
– Il va falloir être extrêmement prudent. Nous allons devoir mettre sur pied un plan d'action efficace… Et pour commencer tu vas aller à la maison numéro quatre.
Vitali lui tendait un trousseau de clés, Hugo s'en empara prestement et l'enfouit dans sa poche.
– Ensuite, reprit Vitali, tu prends une douche et tu dors. Dans l'après-midi je repasserai… Avec ce qu'il faut.
– Quel est ton plan? demanda abruptement Hugo.
Le sourire glacé de Vitali lui transmettait clairement que ce n'était pas tout à fait le genre de questions à poser. Mais il sembla changer d'attitude et une sorte de lueur vint éclairer son visage.
– Il faut que tu changes d'identité. Ensuite, il faut que tu fonces d'une seule traite jusqu'au Portugal te débarrasser de cette fille, la remettre à qui dieu voudra, et que tu remontes illico sur Paris sous une seconde identité. Aucun lien avec le réseau. Jamais.
Le jeune Allemand se détachait de la rambarde, indiquant que le rendez-vous touchait à sa fin. Son sourire avait une légère teinte malicieuse, narquoise.
– Quand tu partiras, je te do
Il fit un pas en arrière.
– D'autre part tu ne m'as pas vu aujourd'hui. Y compris vis-à-vis de quiconque dans le réseau. Nous sommes obligés de faire comme ça, d'accord?
Oui, émit silencieusement Hugo de la tête. Il comprenait parfaitement la nécessité d'une telle obscurité.
Alors que le jeune Est-Allemand disparaissait au coin d'un quai, Hugo se surprit à penser qu'ils atteignaient là sans doute des records en matière de clandestinité.
Vitali avait pour tâche de contrôler une bo
Ainsi, Vitali allait lui apporter la logistique de l'organisation, sans que celle-ci ne soit mise au courant. Clandestins, dans la partie la plus clandestine d'un réseau clandestin.
Merci Vit, pensa Hugo, avec un sourire.
Le jeune informaticien de génie ferait le maximum pour dénouer le piège dans lequel il s'était malencontreusement fourvoyé.
Hugo marcha d'un pas assuré vers la voiture.
Il fallait faire ce qu'avait dit Vitali: aller à la maison de la Beethoven Strasse, se reposer et attendre son retour.
Vitali était un as.
Il s'endormit très vite, en fait. Il lui avait semblé que le sommeil ne viendrait pas, mais après une bo
La so
Il laissa so
Cette fois, il parla en allemand.
– Monsieur Schulze? Ici Bauer.
– Bonjour Bauer, répondit Hugo selon le code convenu. Que puis-je pour votre service?
– C'est pour le dépa
Hugo ne répondit rien, comme convenu.
– Si je passais vous voir demain vers 17 heures?
– O.K., parfait, Bauer, demain à 17 heures, merci infiniment.
– Il n'y a pas de quoi, monsieur Schulze, à demain.
Ari avait insisté sur le fait que des gens qui se disent poliment au revoir pour clore un coup de fil ne peuvent pas être soupço
Selon le code convenu Vitali arriverait aujourd'hui à six heures de l'après-midi.
Bon dieu de merde, mais quelle heure pouvait-il bien être?
Quatre heures moins le quart, lut-il sur l'horloge murale de l'entrée.
Hugo était dans une forme moye
Il entendit du bruit en provenance du premier.
Alice devait s'être levée elle aussi.
Il l'entendit descendre le petit escalier raide et venir directement vers la cuisine d’où s'échappait le bruit de l'eau qui chauffait sur le brûleur de la cuisinière.
Elle s'encadra dans l'embrasure de la porte.
– Hugo, laissa-t-elle tomber. Je dois partir. Il faut que je retrouve très vite mon père. Je… je sens quelque chose… Quelque chose va arriver.
Son visage était grave. Intense. Ses yeux bleus étaient pleins d'une vivacité magnétique.
Hugo ne répondit rien. Il versa l'eau frémissante sur le thé et reposa la casserole dans l'évier. Puis il ouvrit le frigo, s'empara du beurre, de quelques fromages français et installa le tout sur la petite nappe blanche.
– Tu as faim? se contenta-t-il de lâcher.
Elle hocha négativement la tête. Puis hésita sur le pas de la porte.
Elle laissa tomber un «Je devrais déjà être à Lisbo
Oh… et merde, pensa Hugo, en poussànt un soupir. Évidemment, il n'était pas tombé sur une magnifique jeune femme, à la beauté fatale et mystérieuse. Non, il fallait qu'il se tape une petite peste adolescente, le genre de truc qui pouvait transformer un membre de la société protectrice des enfants martyrs en spécialiste du coup de fer à repasser…
Il esquissa un sourire et entama son déjeuner-goûter-petit déjeuner, il ne savait plus trop.
Il n'arriva pas à stopper la spirale de questions qui se déroulait dans son esprit.
Que veut-elle dire par «il va arriver quelque chose», comme si rien ne s'était encore produit, nom de dieu…
Je sens quelque chose avait-elle dit, rectifia-t-il.
Je sens quelque chose..
Il repensa aux divers rêves que la jeune fille lui avait dévoilés la nuit précédente. Comme celui qui l'avait réveillée, hurlante de terreur, alors qu'il fonçait vers Düsseldorf.
Sa mère, la bouche trempée de sang. Une mâchoire d'acier. L'enfermant dans une pièce noire.