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CHAPITRE VI

À cette heure tardive, la ruche de néon vibrait encore d'une activité frénétique dans le crépitement des fax et des imprimantes, le mitraillage des machines à écrire et des claviers d'ordinateurs, la course effrénée des uniformes et des costumes de ville, des blousons en jeans et des imperméables. Les so

Les visages étaient graves et fermés. Aucune blague de mauvais goût ne venait rompre l'ambiance électrique. Quiconque ignorant qu'un flic avait été descendu aurait pu se pénétrer de cette réalité, tant elle était palpable.

Au dernier étage de la ruche, loin du bruit et de la fureur, dans un bureau isolé et feutré, aux lambris sombres, le juge Van der Heed, le commissaire Hassle et un type du bureau du procureur, un jeune yuppie froid et moderne, observaient Anita.

Dehors la nuit était d'une noirceur d'encre. Le bureau était chichement éclairé par la lampe du bureau, et un halogène dans le fond.

Les visages des trois hommes avaient la dureté de statues de marbre.

Le commissaire Hassle avait été prévenu à vingt heures de ce qui s'était passé, alors qu'il rentrait chez lui d'une réunion de travail avec Interpol, à La Haye. Ensuite, le juge avait été obligé d'écourter sa soirée familiale et finalement, le procureur, joint par miracle à un dîner officiel, avait dépêché un de ses substituts. Les trois hommes s'étaient entretenus près d'une heure avant de recevoir Anita.

La première demi-heure fut assez éprouvante, Elle dut livrer tous les détails de la mécanique qui avait engendré le désastre. La terrible mécanique, qui révélait toute sa responsabilité.

Elle se tenait bien droite sur sa chaise, dans l'attente de la suite.

Celle-ci vint, sous la forme d'un grognement d'ours, qui s'échappa du fauteuil du commissaire.

– Qu'est-ce que nous savons au juste de la famille Kristensen?

La voix de Hassle n'était pas tendre mais Anita savait que son supérieur lui tendait une perche, l'air de rien.

Elle se jeta sur l'occasion offerte, en lui envoyant. un merci purement mental.

– Voici toutes les informations auxquelles j'ai pu accéder légalement, dit-elle en sortant un épais dossier de son sac. Elle avait à peine appuyé sur le dernier mot.

Elle se leva à moitié pour poser la chemise beige devant le commissaire, sur le bureau.

– Il y a aussi ce que nous savons de Joha

Puis elle enchaîna, dans un souffle:

– Nous n'avons rien encore sur!'Indonésien.

Elle se cala au plus profond de la chaise.

Le commissaire prit le dossier et le feuilleta. Le juge Van der Heed glissa de la fenêtre pour se placer derrière lui et jeter un coup d'œil aux pages que le gros flic tournait méticuleusement.

Le jeune yuppie fixait le ciel nocturne, par la fenêtre.

– Synthétisez-nous le tableau, laissa tomber Hassle en reposant le dossier ouvert sur son sous-main de cuir.

Anita comprit qu'elle allait pouvoir compenser le terrible foirage de l'après-midi, et la sévère réprimande que le commissaire avait été forcé de lui adresser devant les types du ministère, dès son entrée.

Elle comprenait que Hassle faisait tout pour qu'elle puisse s'en sortir en direct, devant les hauts représentants de l'institution judiciaire. Il lui do

Elle rassembla ses esprits et se lança.

– Bon. Eva Astrid Kristensen, d'abord: trente-sept ans. Née à Zurich. Son père, Erik Kristensen, était un Danois établi en Suisse, puis aux Pays-Bas, où il s'est marié avec la riche fille d'un diamantaire hollandais établi à Anvers, Brigit Nolte. Erik Kristensen était un homme d'affaires protestant, assez austère, il a brillamment réussi dans le commerce international. Eva a hérité de la totalité de la fortune familiale il y a un peu plus de deux ans. Elle possède les affaires de son père plus d’autres, qu'elle a créées entre-temps, la liste est dans le dossier.

Elle se do

– Ensuite, Wilheim Karlheinz Bru

Anita laissa quelques secondes au commissaire pour digérer les informations. Ou plus exactement, comme le disait implicitement toute l'attitude du gros flic, selon un code perceptible par eux seuls, pour laisser le temps aux autres de le faire.

À un petit signe de tête imperceptible elle sut qu'elle pouvait reprendre:

– Bru

Anita vit le sourire que le commissaire réprimait. Ne lui avait-il pas dit un jour: «Faites gaffe Anita, les gros requins des étages supérieurs détestent les gens intelligents et brillants comme vous… Ne leur do

Elle embraya aussitôt, lançant un regard complice à son supérieur:

– Joha

Le commissaire leva un sourcil.

Anita comprit qu'il réclamait silencieusement un supplément d'informations, sur ce point précis.

– Pour le meurtre du dealer et pour la deuxième histoire de trafic d'héroïne, il a bénéficié de témoignages multiples et cohérents qui lui ont fourni des alibis absolument indéboulo

Le commissaire pointa un regard intense sur elle.

Elle répondit à la question qu'elle avait lue dans ses yeux:

– Les noms de Kristensen ou de Bru

Le commissaire la pressait de continuer, du simple éclat métallique de la prunelle.

Elle prit son inspiration.

– Il est possible que certains de ces témoins aient pu être en relation avec les Kristensen. Mais nous n'avons pas encore eu le temps de vérifier…

Elle montrait par là qu'il ne s'était écoulé que quelques heures depuis la fusillade de cet après-midi et qu'elle avait néanmoins réuni les premiers éléments indispensables à une enquête digne de ce nom.

De plus, grâce à son travail d'investigation de toute la semaine passée, le couple Kristensen-Bru

Il lui manquait cependant de trop nombreuses informations, en particulier sur le plan du montage financier des diverses sociétés emboîtées les unes dans les autres et, cet après-midi, juste avant la fusillade, Peter Spaak était venu la voir avec la réponse négative du ministère quant à l'opportunité d'une enquête financière en profondeur à l'intérieur de la «Kristensen Incorporated».

Les hommes du ministère, qui ne l'ignoraient pas, s'agitaient sur leurs chaises, mal à l'aise.

Anita, Spaak, tous les autres inspecteurs de l'équipe, tous les autres flics de la criminelle, la plupart de ceux des stups ou des mœurs, et plus généralement une bo

Elle comprit que le commissaire la laisserait se dépatouiller. À vous de pousser l'avantage, maintenant, lisait-elle dans son regard.

– La fusillade de tout à l'heure nous a coûté la vie d'un jeune inspecteur, brillant… Elle prouve que la co

Elle vit le nommé Van der Heed remuer sur sa chaise, préparant une question:

– Et le dénommé Koesler? Que savez-vous de lui?

Anita réprima le mouvement qui allait lui faire baisser la tête. Koesler demeurait une ombre. Citoyen néerlandais. Né à Groningue. Son enfance et son adolescence restaient impénétrables. Elle avait fini par douter qu'elles se fussent déroulées aux Pays-Bas. On perdait sa trace et celle de ses parents dès 1955, après un voyage en Afrique australe. Après plus rien, néant. Et on retrouvait Karl Koesler au service des Kristensen, à Amsterdam, en septembre 1991.

– Mademoiselle Van Dyke?

La voix la fit revenir à la réalité du bureau, et du juge Van der Heed qui attendait sa réponse, un sourcil froncé, en signe de sévérité, l'autre levé, en signe de stupéfaction.

– Excusez-moi, souffla Anita. Nous savons peu de choses de Koesler. Il demeure un des points les plus obscurs de cette histoire…

– Bien, bien, coupa le jeune juge aux moustaches parfaitement lissées. Et que pouvez-vous nous dire de la petite Alice?

Anita tenta de faire un portrait synthétique du mieux qu'elle put.

– C'est une enfant brillante, sensible, incroyablement intelligente, hors du commun. Nul doute que son témoignage apporterait un élément décisif dans cette affaire… Pour des raisons diverses je suis persuadée qu'elle se dirige vers le sud, au Portugal, où vit son père.