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Tendue comme un câble électrique elle tenta d'articuler calmement:
– Excusez-moi, mais… où sommes-nous ici?
Le jeune type brun plantait ses yeux noirs sur elle.
– Nous sommes en Belgique. Juste au sud de Maastricht.
Le sourire de l'homme ne s'était pas accentué mais une lueur malicieuse s'était éveillée dans sa prunelle.
– Je vais t'expliquer, enchaîna-t-il, À Utrecht, je suis allé jusqu'à la gare, mais quand je t'ai vue dormir, je suis allé voir le tableau des trains au départ et il n'y avait qu'un train dans la bo
Alice digéra sans peine le flot d'informations. Non, ce qu'elle avait vraiment de plus en plus de mal à percevoir clairement c'était cette mystérieuse aura qui se dégageait de l'homme. Sa franchise n'était même pas ostentatoire. Il lui exposait les faits, calmement, attendant qu'elle réfléchisse et pre
Pourtant, une zone d'ombre subsistait. Pas une ombre menaçante. Rien d'aussi ténébreux que ce qu’elle ressentait à fleur de peau chez sa mère, ou Wilheim, ou Koesler…
Il fallait réagir, maintenant.,
– Je veux bien boire un thé chaud, en fait, laissa-t-elle tomber, avec un aplomb qui la surprit au plus haut point…
– Parfait, répondit-il avec malice, ça changera du Coca.
Il s'extirpa dela voiture et avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir, il ouvrait sa portière, délicatement, comme un portier en livrée l'aurait fait, mais encore une fois, sans aucune ostentation, rien de burlesque, ou de forcé, ridicule. Rien que la portière qui s'ouvrait dans un bruit confortable, velouté, sur la nuit froide, au ciel pur, noir, piqueté de milliers d'étoiles. Le béton luisant sous la lumière artificielle du parking. Le tube orange et bleu de l'autoroute, derrière les pelouses et les petites rambardes blanches, aux teintes lunaires.
Elle marchait déjà vers la caisse et la grande cafétéria, dans un travelling de cinéma. Ses sens lui paraissaient décuplés. Elle pouvait percevoir la radiation ultraviolette du béton, la vibration si particulière du néon jaune de la cafétéria, les composantes subtiles de la lumière et aussi l'éventail neuf des sonorités qui s'ouvrait dans ses oreilles. Le relief si particulier du vent froid qui soufflait de la mer du Nord. Le vrombissement des voitures lancées sur l'autoroute comme des fusées aux lumières rouges et jaunes.
Elle leva la tête et aperçut le visage d'Hugo à la pèriphérie de sa vision, sa peau blanche comme celle d'un poisson des profondeurs. Il marchait à ses côtés. Au-dessus d'elle le ciel était moucheté d’astres aux radiations violemment visibles. Au-delà de l'autoroute, au-dessus d'une lande noire et sans forme, rien que de vagues nuances de ténèbres, le disque pâle de la lune se levait.
Elle ressentit une brutale co
Devant elle, la silhouette d'Hugo se retournait pour l'attendre sur le pas de la porte, la main sur la barre de métal parée à être poussée.
Alice se secoua et courut à petites enjambées vers l'homme qui l'attendait.
Elle entra dans la salle aux néons jaunes avec l'intime conviction qu'elle venait de subir une expérience très importante, quoiqu'elle n'eût pas vraiment su expliquer pourquoi. Elle se sentit changée. En accord avec ce monde blafard, l'éclairage froid sur le mobilier de plastique. L’acier poli des toilettes. L'air chaud qui soufflait de l'aérateur lorsqu'on se séchait les mains en se les frottant sous le jet.
Ils dînèrent de la très médiocre nourriture standard de l'autoroute avec une impression de sérénité qu'elle ressentait comme entachée de fatalisme chez le jeune homme.
Il ne la pressa pas et ne do
Alice ne pouvait savoir que c’était parce qu'il exerçait sur lui un féroce contrôle, de tous les instants.
Un putain de contrôle qu'il s'efforçait de maintenir, sans qu'il devie
Il sentait la lourdeur désormais coutumière et amicale de l'arme, calée sous son aisselle.
Il ne but qu'une bière légère et se contenta d'un unique double hamburger, afin de ne pas être alourdi. Il prit son temps pour dévorer systématiquement la nourriture qu'il savait riche en graisse et sucres divers, pouvant provoquer des somnolences intempestives, à cent cinquante kilomètres à l'heure.
Il ne savait pourquoi il ressentait cette impression de menace diffuse, mais il hésitait à mettre ça sur le dos de l'habituelle parano. Une fois, vers Travnik, cette impression lui avait permis de rester en vie.
Non, c'était bien sûr lié à la présence si particulière d'Alice, à son intelligence si vive, à la mutation qu'elle traversait, et qu'il voyait s'épanouir, enfant sur le seuil de l'adolescence et pensant déjà en partie comme une adulte. Une adulte brillante, de surcroît. Cette présence se raccordait à ce van rouge sombre, conduit par des types dont il n'avait pas tellement aimé l'allure.
Aussi, dès qu'il eut pénétré dans la grande caféteria illuminée, Toorop avait voulu rester calme, opératio
Tout d'abord ne pas engendrer de stress en questio
Préalablement, bien sûr, il fallait ne pas s'être assis le dos à une porte, ou à une cloison de verre, incapable de résister au moindre projectile animé de quelques dizaines de mètres à la seconde. Du coup, évidemment, il fallait s'être placé à un endroit stratégique, permettant d'englober la salle et le maximum d'entrées tout en offrant, si possible, une voie de sortie. (Les autres secrets d'Ari ne peuvent être dévoilés dans aucun livre.)
Il questio
De cette discussion sur la Lune, l'espace, l'écosystème planétaire, la vie sous-marine et les premiers hominidés, Toorop dériva habilement sur ses résultats à l'école, en géographie, histoire, sciences naturelles…
Il ne fut pas vraiment stupéfait d'apprendre qu'elle lisait aussi de nombreux romans, en dehors de ceux demandés par les programmes scolaires de littérature.
Bon sang, pensait-il, quand même interloqué, peut-on réellement s'envoyer à la file Stephen Hawking, Yves Coppens, Anthony Burgess et Bruce Chatwyn quand on a à peine treize ans?
Il se promit de faire l'effort d'intégrer au plus vite cette do
Bon, fallait penser à bouger maintenant.
Toorop entreprit de terminer son café et considéra Alice qui achevait son gâteau au chocolat industriel. Ses yeux se portèrent machinalement sur le décor béto
L'entrée principale qu'il avait en point de mire do
Il y avait trois hommes dans la voiture. Et seuls deux d'entre eux descendirent, laissant le conducteur au volant.
Il n'aima pas ça, instinctivement.
Il dégrafa calmement les boutons pressions supérieurs du blouson.
Rester cool. Continuer à vaguement sourire à Alice qui achevait son Coca dans le bruit de succion occasio
Les deux hommes grimpèrent la rampe qui menait à l'entrée et aux caisses.
Hugo détecta une mauvaise vibration en provenance des types et il les détailla rapidement et systematiquement, un grand en costume gris, avec un pull bleu, de vagues cheveux longs ondulés en une fine couche sur son crâne luisant et dégarni au sommet, des lunettes rondes, un nez d'aigle, des yeux sans couleur. Un autre, plus petit, plus râblé, méditerranéen, cheveux bruns vaguement frisés, yeux très noirs, vraisemblablement musclé, veste marron à chevrons, blue-jeans et chaussures de sport. Ils se plantèrent près des caisses et se mirent à sonder la salle du regard. Les deux types avaient des yeux qu'Hugo n'aima pas du tout.
Et surtout pas quand ils se posèrent sur Alice.
Celle-ci se tenait de profil pour eux et à la soudaine fixité de leurs traits, Hugo ne pouvait conclure qu'une seule chose: ils la co
Et qui donc, hein, sinon des clones de l'équipage du Chrysler?
D'autres types donc. Ce qui voulait dire au moins cinq hommes lancés à la poursuite de l'enfant. Des types qui émettaient des ondes d'une rare brutalité, dans un pays où purification ethnique et folie totalitaire n'étaient pas encore règle commune.
Il discerna les vagues bosses que faisaient leurs armes, planquées sous leurs aisselles.
Dangereux. Toorop n'eut besoin que d'un bref coup d'œil pour jauger l'ensemble de la situation. Il fit aussitôt semblant de poser son regard ailleurs, tout en les gardant à la périphérie de sa vision.