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L'itinéraire est long, mais j'apprécie les odeurs de la foule compacte. Le trajet en auto se révèle plus éprouvant, d'abord à cause des embouteillages, puis de cette banlieue où l'on s'égare continuellement, bien que nos hôtes demeurent, comme d'habitude, «juste à côté de Paris. Vous verrez, on y est en dix minutes!». Estelle est au volant (c'est ainsi: je rédige un journal pour les taxis mais je n'ai pas mon permis de conduire). Sous la lumière sinistre des éclairages publics se succèdent les lotissements lugubres, les parcs grillagés, les terrains vagues, les centres commerciaux. Nous nous perdons dans des impasses, faisons demi-tour jusqu'à la frontière d'une cité sensible. J'apprends à aimer cette lenteur du temps, cette recherche d'un but de plus en plus improbable. Des sièges d'entreprises minables s'alignent le long des routes, tous bâtis comme des hangars, dans les mêmes matériaux préfabriqués. Ni architecture, ni esprit, ni douceur de vivre; seulement le décor minimal d'une humanité mécanique se déplaçant au moyen de véhicules automobiles, sous lesquels couvent des désirs, des détresses ou des bonheurs fugaces comme le mien, aujourd'hui.
Je ne sais que dire à Estelle, mais cela n'a guère d'importance car elle parle sans interruption, réfléchit à la possibilité d'habiter chez moi (ou moi chez elle), de passer les vacances en ma compagnie. Il n'est pas encore question d'union civile. Mais pourquoi pas un petit concubinage et la perspective d'un enfant? Avec moi, ce serait plutôt une fille! Estelle éclate de rire.
– Je plaisante! Si tu savais comme je m'en fiche. D'ailleurs, je suis trop vieille!
Comme la voiture reste bloquée dans un ralentissement sur la bretelle d'accès au supermarché Mutant, elle tourne les yeux vers moi et affirme tendrement:
– L'important, c'est toi…
Saisi par le même désir d'harmonie qui m'a envahi tout à l'heure, à propos de la Kronenbourg, je me tourne alors dans sa direction et prononce à mon tour:
– L'important, c'est toi…
Elle m'embrasse dans le cou, puis aborde la question professio
Comme j'exprime cette idée en quelques mots, Estelle se tait. Renfrognée, elle appuie sur l'accélérateur et progresse de plusieurs kilomètres dans une direction inutile avant de revenir au même sens giratoire qui se trouve, en fait, juste à côté de la maison de ses amis. Enfin, la Citroën Picasso entre dans un lotissement cossu dont l'architecture néo-campagnarde et les grandes pelouses signalent que logent ici des cadres supérieurs.
Par leur façon de vivre, les amis d'Estelle voudraient incarner une sorte de bohème moderne. Elle m'a prévenu et j'en ai bientôt la confirmation. Le mari apparaît sur le pas de la porte, éclairé par un faux bec de gaz orange. La quarantaine, pantalon écossais et veste de golf, il nous indique où garer la voiture, tout en nous rassurant sur l'éprouvant trajet que nous venons d'accomplir:
– Vous voyez que ce n'est pas loin, la banlieue, hein? Sauf qu'ici nous sommes presque à la campagne, la nature, les petits oiseaux!
Une ligne à haute tension surplombe ce village sans vie, enclavé entre deux routes dont on perçoit le bourdo
– Super!
Estelle ajoute qu'en plus je suis un rêveur, un artiste. Les yeux de Paul s'écarquillent davantage derrière ses lunettes:
– Ça me fait vraiment plaisir. Tu sais, nous aussi, on est un peu bohème! On se tutoie?
Tandis qu'il prononce ces mots, j'étudie son visage arrondi par les déjeuners et sa chevelure passablement dégarnie; une étape intermédiaire entre l'étudiant blondinet et le cadre supérieur chauve. Mais cet écoulement du temps me semble soudain réjouissant, comme une loi universelle qui nous dépasse.
Paul nous précède dans l'entrée de son pavillon bohème ornée de gravures qui représentent des costumes traditio
En temps normal, je chercherais par tous les moyens à m'enfuir. Ce soir, rien n'altère ma bo
Persuadée que j'ai une chance à saisir, Estelle s'évertue à me mettre en valeur, mais Teddy me regarde à peine et je n'accomplis aucun effort pour attirer son attention. Je m'e