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– Posez-vous, soldats, les vraies grandes questions de tout habitant du Ille millénaire. Souhaitez-vous avancer vers le futur ou reculer vers le xxe siècle? Vivre sous la botte des dollars, ou vivre tout court? Réfléchissez. Qui nous humilie depuis des siècles à s'en mettre plein les poches à nos dépens? Qui est l'immonde Goliath? Soldats, la morale nous do

Les trémolos du colonel faisaient palpiter les drapeaux. On n'était pas des stupides, on savait qu'il y aurait des pertes. Là-bas était un grand pays. Leur armée était, on nous l'avait dit, une des meilleures au monde, avec la nôtre, les Russes et les Chinois. Mais c'était une armée de robots, sans âme, sans hargne, allergique au risque, une armée de nantis.

– Soldats, aujourd'hui votre Patrie vous demande des sacrifices. Le chemin sera long, épineux, mais la victoire est au bout du tu

Il joua de l'index. Un photographe des armées sortit de derrière le poste de commandement et mit en joue. On bomba le torse. Le petit oiseau s'envola pour la postérité.

– Je voudrais maintenant do

Et les rangs furent rompus. Chacun essayait de décrypter le long discours pour en saisir les implications concrètes sur ses tripes perso

La première soirée de guerre fut studieuse. On s'enferma dans les souvenirs. Ceux qui savaient écrire et qui avaient des traces de parents sortirent leurs beaux stylos. Les autres se collèrent aux portables pour appeler leur chérie une dernière fois avant que le haut commandement ne demandât le black-out des relais. La so

Chronologie de la peur

23 heures 12 minutes: « Mes très chers parents très aimés. Quand vous recevrez cette lettre, vous saurez déjà, je suppose, que la guerre a commencé. D'emblée, je voudrais vous dire relax. Le monde ne s'est pas arrêté de tourner, au contraire, il tourne plus vite, et dans la bo

23 heures 20 minutes:

On n'avait peut-être pas peur, encore que, mais le stylo, lui, tomba en pa

– Oputain, ça commence bien, t'aurais pas… -Nan.

On ne se co

– Nan, j'ai dit.

Finalement, du bout de la chambrée, parvint un murmure fraternel:

– Venez, je peux vous dépa

Le seconde classe Richier ouvrait une sacoche où une vingtaine de stylos de toutes les couleurs se vautraient dans une fosse commune.

– Prenez celui que vous voulez, je vous le do

– Comment, n'importe lequel?

– Je ne sais pas pour vous, mais moi, je compte écrire une lettre à ma mère tous les jours, expliqua Richier.

Il fouilla dans son barda.

– J'ai aussi un journal de bord. Le truc bleu, c'est un cahier pour noter les états d'âme. Et là (il montra de petits livres épais), de la lecture pour trois mois.

Un peu dégoûté par tant de sucreries, on prenait le premier bic venu, on pensait «beau blaireau», et l'on retournait à son devoir.

23 heures 35 minutes:

«Une chose est sûre, ce n'est pas vraiment une guerre au sens péjoratif habituel, comme on pouvait le dire de la gluante guerre du Vietnam ou de l'odieuse guerre du Golfe. Notre guerre est une illumination pour tous les hommes libres. Ce n'est pas une guerre à sens unique. C'est une guerre pleine d'espoir. Nous allons construire un ordre nouveau où le dollar ne fera pas sa loi. Les dollars n'auront que ce qu'ils méritent. On ne peut indéfiniment narguer le nez et la barbe de la planète. Ce n'est pas la France qui a voulu la guerre, au contraire, elle a tout fait pour l'éviter, car la France est une nation profondément discrète pacifique, mais il y a des limites à notre patience. Des a

23 heures 45 minutes:

Reculer pour aller où? On levait le stylo et pendant quelques instants on revoyait la visite médicale d'incorporation, où le capitaine nous boxait le dos en criant: «Ça c'est du muscle de Barbarie ou je ne m'y co

0 heure 10 minutes:

« Bref, ne soyez pas tristes de cette guerre ni inquiets, mais soulagés. La chose est une nécessité. C'est comme aller aux toilettes. Les hommes ne peuvent vivre en paix sans éprouver de lassitude. Au bout de quelques déce

0 heure 12 minutes:

Là, on ne pouvait s'empêcher de sourire. «Juste et bon», allons donc, n'était-ce pas un peu gros? «Petit et constipé» aurait été plus juste, avec un drôle de nom qui n'évoquait pas vraiment une machine de guerre. Avec un nom pareil, on savait déjà ce que cet homme ferait de sa retraite. On ne pouvait pas en dire autant pour tout le monde. Guillemot, Fitoussi, Vasseur, Musson, Richier: des noms qui n'engagent à rien, des points d'interrogation, des abstractions. Parfait pour des grenadiers voltigeurs, somme toute. Il n'y avait que Wagner, à la rigueur, dont on pouvait se demander s'il n'avait pas des prédispositions, et Biberon.

0 heure 12 minutes:

« Nous devrions quitter la base d'entraînement cette nuit. Le régiment sera engagé en territoire e

0 heure 15 minutes:

–  Eh, les gars, venez voir la ration de combat! On laissa la lettre en plan pour se précipiter