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“ La Foulée verte! La Foulée verte!” On n'entend plus que ça. Partout, dans les journaux, “ La Foulée verte ceci”, “ La Foulée verte cela”. Des mots durs souvent. Des calomnies. Et des questions, forcément, pour ma perso
Je sens dans ces propos comme une attaque injuste. Les gens ne retie
Car la Foulée verte n'est pas de l'écologie ordinaire qui se contente de ramasser les bouteilles en plastique sur les plages. Elle n'est pas rentière, cette écologie-là, des négligences du consommateur. Elle ne passe pas son temps à aider les perso
“Alors qu'est-ce que c'est, Julien?”
La Foulée verte est un combat contre soi-même. Chasser les démons des égouts de son âme. Se dépasser. Prouver que chaque cellule de notre corps, chaque pensée de notre esprit méritent l'espace-temps qui leur est alloué. C'est cela, la Foulée verte, et rien de moins. Une exigence permanente. Ça vous déraille le train-train mini-bourgeois.
“Admettons, mais peut-on approcher ton idéal de la Foulée verte par la violence? Toi qui as vécu aux premières loges du conflit… N'y vois-tu pas quelque contradiction avec votre idéologie pacifiste?”
Ma réponse les éto
“Des preuves, Julien! Assez de ce blabla mortel théorique! Du tangible! Du béton!”
J'en ai des to
Prenez Ulis, un mois avant l'embrasement. Le grand Ulis. L'homme qui a fait l'Exxon Valdez. Le timonier de l'arc-en-ciel. Le camarade aux mille médailles. Solide, ouvert, altruiste et… Que sont les mots pour qualifier une perso
Seule reste l'immensité. Et mon incapacité à la décrire.
Cela dit, j'ai beaucoup progressé. A la Foulée verte, mon écriture a mûri. À force de transcrire les réunions de travail, j'ai pris du métier. C'est en forgeant qu'on devient écrivain.
Pourtant je n'avais pas postulé pour écrire, enfin pas spécialement. Je cherchais un stage qui do
J'avais vingt-cinq ans. Evidemment, à vingt-cinq ans, je me préoccupais déjà de notre enviro
Ces minuscules combats du quotidien, je les ai notés dans mon cévé. Sans embellir, ni rien. J'ai joué l'ho
J'ai été admis aux entretiens. Une lettre sobre, presque Spartiate. “Monsieur, vous êtes admissible.” Ça m'a fait un choc. C'était la première fois que l'on me prenait comme dans du beurre, aussi facilement. J'en ai conçu un immense espoir.
Ulis m'a fait entrer dans son bureau. Et là, d'emblée, j'ai compris que je n'étais pas dans une entreprise banale. Au-dessus de l'ordinateur, là où les pédégés ordinaires accrochent un tableau, sans se rendre compte qu'ils soulignent ainsi leur soumission à l'ordre mini-bourgeois fait de stéréotypes autant sociaux qu'esthétiques, Ulis avait mis une grande photo du détroit du Prince-William – c'était marqué en bas – où les plages magnifiques fraîchement e
– Le golfe de l'Alaska. Nous sommes le 24 mars 1989. Jour maudit. La pendule s'est arrêtée. Deux cent cinquante mille barils de brut. Un Hiroshima écologique. Deux cent cinquante mille oiseaux des mers, deux mille huit cents otaries, vingt-deux baleines… Mon karma souffre…
Puis il a chuchoté le nom ho
– Exxon Valdez.
Je restais sans voix devant la beauté souillée par la négligence humaine.
Après une minute de silence, il a pris ma graphologie et les résultats du test de Rorschach qu'il a lus attentivement, puis il m'a dit de sa voix paisible:
– Ton cévé me plaît… Je sens… Comme si tu portais en toi le tigre à la montagne. Une fougue, une impatience à en découdre… Seulement… Il faudrait arrêter de fumer… T'as encore grave de choses à découvrir, petit. Tu voudrais faire quoi à la Foulée verte?
J'ai compris que c'était une de ces questions classiques qui servent à vérifier la motivation, et j'ai déclamé sur un ton enthousiaste:
– Contre châtier meuh nucléaire, folie planète sauver les hommes. Pollution zizi trache-fond.
En réalité, je ne bégayais pas tant que ça. D'ailleurs on me comprenait très bien, que ce fût à la boulangerie, au café ou chez moi. Mais là j'étais nerveux, il y avait mon avenir en jeu, je bafouillais plus que d'habitude, et plus je bafouillais, plus j'étais nerveux, c'est l'engrenage classique du bègue, alors pour les mots que je n'arrivais vraiment pas à prononcer, j'ai cherché des équivalents, avec des hauts et des bas, je le reco
Il a fait une grimace.
– Calmos, petit. Laisse tes nerfs en paix. On n'est pas à l'armée ici. (Curieux qu'il m'ait dit ça compte tenu de ce qui s'est passé ensuite.) Exprime-toi calmement. Perso
Alors j'ai répété:
– Peut-on industriels au monde quelques mains laisser? Pollute pollure, polluche wig-wam.
Il a hoché la tête.
– Celsa, viens voir!
Du bureau voisin est entrée Celsa. Elle portait une… Sa bouche était… Les yeux, le nez, la démarche… Un élastique rose, épais comme une jarretière, serrait les cheveux en un bouquet qui… La gorge sèche, je me suis surpris à mordiller la langue. J'avais envie d'une cigarette, là, en plein entretien.
– Dis-moi, Celsa… Le Julien, là… Il est bègue.
– Ah bon? C'est pas marqué sur sa graphe.
– Comment veux-tu qu'on le garde? Il sera incapable de prendre la parole dans les contextes hostiles, face aux grands industriels, face aux journalistes.
Celsa a hoché du menton.
– Sa lettre de motivation est bien écrite, pourtant.
J'allais répondre par une longue tirade où je voulais expliquer que je n'ai jamais été un parleur, certes, surtout avec mon bégaiement, mais que je me défendais à l'écrit, car je voulais bio devenir écrivain plus tard, quand j'aurais suffisamment défendu de nobles causes et progressé socialement, car il n'y avait pas de raison, car tout le monde publiait pourquoi pas moi, car je me sentais tourmenté de l'intérieur, car la misère du monde, car car! Voilà ce que je voulais dire, mais j'avais la langue prise dans la gorge et je ne savais comment aborder la phrase. J'ai juste fait quelques gestes.
Ils n'ont rien compris. Dialogue de muets. Ulis s'apprêtait déjà à envoyer mon cévé dans la corbeille des recyclables quand Celsa a eu l'idée qui a débloqué la situation.
– Avec son défaut d'élocution, on peut le faire passer en quota “handicapés”, si l’on brode un peu. Un, le ministère de la Solidarité nous débloquera des subventions. Deux, on nous fera mousser en comité central. Tu gagneras en notoriété et… Qu'une ante
Ulis a protesté.
– Les déficients travaillent mal.
Alors Celsa a éclaté. Elle a dit tout le mal qu'elle pensait des individus qui n'aimaient pas les handicapés, elle les a réduits en poudreuse, eux et leurs préjugés dignes du Moyen Âge. Ulis n'en menait pas large. Lui, le caïd qui a fait l'Exxon Valdez! Pan-pan cu-cul! Une femme en colère c'est redoutable, alors Celsa! Il s'est tassé dans son fauteuil de chef de corps. Les badges de la Foulée verte qu'il exhibait à la poitrine ne le sauvaient pas plus que les pagnes indiens ne protégeaient des balles USA. Miraculeuse Celsa! Tout déconfît il était.