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– Oui. Et puis toi, je te co

Nishio-san était quelqu'un de bien: elle avait de bons arguments.

Mon frère, ma sœur et Hugo allaient à l'école américaine, près du mont Rokko. André avait, parmi ses manuels scolaires, un livre qui s'appelait My friend Jésus. Je ne pouvais pas encore lire mais il y avait des images. Vers la fin, on voyait le héros sur une croix avec beaucoup de gens qui le regardaient. Ce dessin me fascinait. Je demandai à Hugo pourquoi Jésus était accroché à une croix.

– C'est pour le tuer, répondit-il.

– Ça tue les hommes, d'être sur une croix?

– Oui. C'est parce qu'il est cloué sur le bois. Les clous, ça le tue.

Cette explication me parut recevable. L'image n'en était que plus formidable. Donc, Jésus était en train de mourir devant une foule – et perso

Moi aussi, je m'étais trouvée dans cette situation: être en train de crever en regardant les gens me regarder. Il eût suffi que quelqu'un vînt retirer les clous du crucifié pour le sauver: il eût suffi que quelqu'un vînt me sortir de l'eau, ou simplement que quelqu'un prévînt mes parents. Dans mon cas comme dans celui de Jésus, les spectateurs avaient préféré ne pas intervenir.

Sans doute les habitants du pays du crucifié avaient-ils les mêmes principes que les Japonais: sauver la vie d'un être revenait à le réduire en esclavage pour cause de reco

Je ne songeais pas à contester cette théorie; je savais seulement qu'il était terrible de se sentir mourir devant un public passif. Et j'éprouvais une co

Je voulais en savoir plus sur cette histoire. Comme la vérité semblait enfermée dans le feuilletage rectangulaire des livres, je décidai d'apprendre à lire. J'a

Puisqu'on ne me prenait pas au sérieux, je m'y mettrais seule. Je ne voyais pas où était le problème. J'avais appris par moi-même à faire des choses autrement remarquables: parler, marcher, nager, régner et jouer à la toupie.

Il me parut ratio

Je me gardai bien de révéler à autrui ce prodige puisqu'on avait trouvé lisible mon désir de lire. Avril était le mois des cerisiers du Japon en fleur. Le quartier fêtait cela le soir, au saké. Nishio-san m'en do

Je passais de longues nuits debout, sur mon oreiller, accrochée aux barreaux de mon lit-cage, à regarder fixement mon père et ma mère, comme si j'avais le projet d'écrire sur eux une étude zoologique. Ils en ressentaient un malaise grandissant. Le sérieux de ma contemplation les intimidait au point de leur faire perdre le sommeil. Les parents comprirent que je ne pouvais plus dormir dans leur chambre.

On déménagea mes pénates dans un genre de grenier. Cela m'enchanta. Il y avait un plafond inco

Je passai de fascinantes insomnies à imaginer le contenu des cartons: il devait être très beau pour qu'on le cache si bien. Je n'aurais pas été capable de descendre du lit-cage pour aller regarder: c'était trop haut.

Fin avril, une magnifique nouveauté bouleversa mon existence: on ouvrit la fenêtre de ma chambre pendant la nuit. Je n'avais pas le souvenir d'avoir dormi fenêtre ouverte. C'était prodigieux: je pouvais guetter les bruissements énigmatiques qui s'échappaient du monde ensommeillé, les interpréter, leur do

Mon bruit préféré était l'aboiement lancinant et lointain d'un chien inidentifiable que je baptisai Yorukoé, «la voix du soir». Ses geignements indisposaient le quartier. Ils me charmaient comme un chant mélancolique. J'aurais voulu co

La douceur de l'air nocturne coulait par la fenêtre et se déversait droit dans mon lit. Je la buvais, je m'en saoulais. J'aurais pu adorer l'univers rien que pour cette prodigalité de l'oxygène.

Mon ouïe et mon odorat fonctio

Une nuit, je ne pus résister. J'escaladai les barreaux du lit-cage le long du mur, je levai les mains aussi haut que possible: elles purent attraper le bord inférieur de la fenêtre. Grisée par cet exploit, je parvins à hisser mon corps débile jusqu'à cet appui. Juchée sur mon ventre et mes coudes, je découvris enfin le paysage nocturne: j'exultai d'admiration face aux grandes montagnes obscures, aux toits lourds et majestueux des maisons voisines, à la phosphorescence des fleurs de cerisier, au mystère des rues noires. Je voulus me pencher pour voir l'endroit où Nishio-san pendait le linge et ce qui devait arriver arriva: je tombai.

Il y eut un miracle: j'eus le réflexe d'écarter les jambes et mes pieds restèrent accrochés aux deux angles inférieurs de la fenêtre. Mes mollets et mes cuisses étaient allongés sur le léger rebord du toit, mes hanches reposaient sur la gouttière, mon tronc et ma tête pendaient dans le vide.

Le premier effroi passé, je me trouvai plutôt bien à mon nouveau poste d'observation. Je contemplai l'arrière de la maison avec beaucoup d'intérêt. Je jouais à me balancer de gauche à droite et à me livrer à l'étude balistique de mes crachats.

Au matin, quand ma mère entra dans la chambre, elle poussa un cri de terreur: au-dessus du lit vide, il y avait la fenêtre aux rideaux écartés et mes pieds de part et d'autre. Elle me souleva par les mollets, me ramena intra-muros et m'administra la fessée du siècle.

– On ne peut plus la laisser dormir seule. C'est trop dangereux.

On décréta que le grenier deviendrait la chambre de mon frère et que je partagerais désormais celle de ma sœur à la place d'André. Ce déménagement bouleversa ma vie. Dormir avec Juliette exalta ma passion pour elle: je partageai sa chambre pendant les quinze a

Désormais, mes insomnies servirent à contempler ma sœur. Les fées qui s'étaient penchées sur son berceau lui avaient do

Vingt a

Je suis rentré dans la maison comme un voleur

Déjà tu partageais le lourd repos des fleurs

J'ai peur de ton silence et pourtant tu respires

Contre moi je te tiens imaginaire empire

Je suis auprès de toi le guetteur qui se trouble

A chaque pas qu'il fait de l'écho qui le double au fond de la nuit

Je suis auprès de toi le guetteur sur les murs

Qui souffre d'une feuille et se meurent d'un murmure

Je vis pour cette plainte à l'heure où tu reposes au fond de la nuit

Je vis pour cette crainte en moi de toute chose au fond de la nuit

Va dire ô mon gazel à ceux du jour futur

Qu'ici le nom d'Eisa seul est ma signature au fond de la nuit.

Il suffisait de remplacer Eisa par Juliette.

Elle dormait pour nous deux. Au matin je me levais, fraîche et dispose, reposée par le sommeil de ma sœur.

Mai commença bien.

Autour du Petit Lac Vert, les azalées explosèrent de fleurs. Comme si une étincelle avait mis le feu aux poudres, toute la montagne en fut contaminée. Je nageais désormais au milieu du rosé vif.

La température diurne ne quittait pas les vingt degrés: l'Eden. J'étais sur le point de penser que mai était un mois excellent quand le scandale éclata: les parents hissèrent dans le jardin un mât au sommet duquel flottait, tel un drapeau, un grand poisson de papier rouge qui claquait au vent.

Je demandai de quoi il s'agissait. On m'expliqua que c'était une carpe, en l'ho

– Et quand tombe le mois des filles? interrogeai-je.

– Il n'y en a pas.

J'en restai sans voix. Quelle était cette injustice sidérante?

Mon frère et Hugo me regardèrent d'un air narquois.

– Pourquoi une carpe pour un garçon? demandai-je encore.

– Pourquoi les bébés disent-ils toujours pourquoi? me rétorqua-t-on.

Je m'en allai vexée, persuadée de la pertinence de ma question.

J'avais certes déjà remarqué qu'il y avait une différence sexuelle, mais cela ne m'avait jamais perturbée. Il y avait beaucoup de différences sur terre: les Japonais et les Belges (je croyais que tous les Blancs étaient belges, sauf moi qui me tenais pour japonaise), les petits et les grands, les gentils et les méchants, etc. Il me semblait que femme ou homme était une opposition parmi d'autres. Pour la première fois, je soupço

Dans le jardin, je me postai sous le mât et me mis à observer la carpe. En quoi évoquait-elle davantage mon frère que moi? Et en quoi la masculinité était-elle si formidable qu'on lui consacrait un drapeau et un mois – a fortiori un mois de douceur et d'azalées? Alors qu'à la féminité, on ne dédiait pas même un fanion, pas même un jour!