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Long silence.
– Et après?
– Oh, après… Je la remonte à la surface et je prends dans mes bras son corps léger, souple comme une algue. Je la ramène au château, où l'arrivée de ces deux nudités charmantes fait grande impression. On s'aperçoit vite que Léopoldine est encore beaucoup plus nue que moi. Quoi de plus nu qu'un cadavre? Commencent alors des démonstrations ridicules, cris, pleurs, lamentations, imprécations contre le sort et contre ma négligence, désespoir – une scène d'un kitsch digne d'un plumitif de troisième zone: dès que ce n'est plus moi qui agence les choses, les tableaux pre
– Vous pourriez comprendre la détresse de ces gens, et surtout des parents de la victime.
– Détresse, détresse… Ceci me paraît très exagéré. Léopoldine n'était pour eux qu'une idée charmante et décorative. Ils ne la voyaient presque jamais. Depuis trois ans que nous avions quasi élu domicile dans la forêt, ils ne s'étaient pas tant inquiétés. Vous savez, ces châtelains vivaient dans un monde d'imageries très conventio
– Mais vous ne pleuriez pas.
– De la part d'un assassin, pleurer sa victime, ce serait ne pas avoir de suite dans les idées. Et puis, j'étais bien placé pour savoir que ma cousine était heureuse, heureuse pour jamais. Aussi étais-je serein et souriant au milieu de ces lamentations hirsutes.
– Ce qui vous fut reproché par la suite, je suppose.
– Vous supposez bien.
– Je suis obligée de me contenter de ces suppositions, vu que votre roman ne va pas beaucoup plus loin.
– En effet. Vous avez pu constater que Hygiène de l'assassin est une œuvre très aquatique. Achever ce livre par l'incendie du château eût endommagé une cohérence hydrique aussi parfaite. Je suis agacé par ces artistes qui ne manquent jamais de coupler l'eau et le feu: un dualisme aussi banal tient de la pathologie.
– N'essayez pas de m'avoir. Ce ne sont pas ces considérations métaphysiques qui vous ont déterminé à abando
– Ce n'est pas mal, comme fin.
– Admettons, mais concevez que le lecteur reste sur sa faim.
– Ce n'est pas mal, comme réaction.
– Pour une lecture métaphorique, oui. Pas pour la lecture carnassière que vous recommandez.
– Chère mademoiselle, vous avez à la fois raison et tort. Vous avez raison, c'est une cause mystérieuse qui m'a contraint à laisser ce roman inachevé. Vous avez néanmoins tort parce que, en bo
– Et fondés.
– Concevez que j'aie voulu me débarrasser de cette atmosphère qui, peu à peu, cessait de m'amuser. Et concevez que j'aie répugné à démythifier mon splendide roman par ce lamentable épilogue. Vous aviez donc tort de désirer une suite en bo
– Je vous ai apporté une fin, moi?
– C'est ce que vous êtes en train de faire à l'instant.
– Si vous vouliez me mettre mal à l'aise, vous avez réussi, mais j'aimerais une explication.
– Vous m'avez déjà apporté une do
– J'espère que vous n'avez pas l'intention de gâcher ce beau roman en lui greffant le délire cartilagineux dont vous m'avez assommée tout à l'heure.
– Pourquoi pas? C'était une sacrée trouvaille.
– Je m'en voudrais, de vous avoir suggéré une fin aussi mauvaise. Mieux vaut encore laisser votre roman inachevé.
– Ça, c'est à moi d'en juger. Mais vous allez m'apporter autre chose.
– Quoi donc?
– C'est vous qui allez me l'apprendre, ma chère enfant. Passons au dénouement, voulez-vous? Nous avons attendu la durée réglementaire.
– Quel dénouement?
– Ne faites pas l'i
– Aucun.
– Ne seriez-vous pas la dernière rescapée de la lignée de Planèze de Saint-Sulpice?
– Vous savez bien que cette famille s'est éteinte sans descendance – vous y êtes d'ailleurs pour quelque chose, non?
– Auriez-vous un lointain parent Tach?
– Vous savez très bien que vous êtes le dernier descendant des Tach.
– Vous êtes la petite-fille du précepteur?
– Mais non! Qu'allez-vous imaginer?
– Qui était votre aïeul, alors? Le régisseur ou le majordome du château? Le jardinier? Une femme de chambre? La cuisinière?
– Arrêtez de délirer, monsieur Tach; je n'ai aucun lien d'aucune sorte avec votre famille, votre château, votre village ou votre passé.
– C'est inadmissible.
– Pourquoi?
– Vous ne vous seriez pas do
– Je vous surprends en flagrant délit de déformation professio
– Vous avez certainement tort. Peut-être ne co
– Arrêtez ce délire, monsieur Tach. Vous chercheriez en vain des similitudes entre nos deux cas – à supposer que ces similitudes aient une quelconque signification. En revanche, ce qui me paraît significatif, c'est votre besoin d'établir une similitude.
– Significatif de quoi?
– Là est la vraie question, et c'est à vous qu'elle se pose.
– J'ai compris, c'est encore moi qui vais devoir tout faire. Au fond, les théoriciens du Nouveau Roman étaient d'énormes farceurs: la vérité, c'est que rien n'a changé dans la création. Face à un univers informe et insensé, l'écrivain est contraint à jouer les démiurges. Sans l'agencement formidable de sa plume, le monde n'aurait jamais été capable de do
– Eh bien, allez-y, soufflez.
– Je ne fais que ça, mon enfant. Ne voyez-vous pas que je vous implore, moi aussi? Aidez-moi à do
– Hélas, monsieur Tach.
– Quoi, hélas? Vous n'avez rien d'autre à me répondre?
– Si, mais êtes-vous capable d'entendre cette réponse?
– Je préfère la pire des réponses à une absence de réponse.
– Précisément. Ma réponse est une absence de réponse.
– Soyez claire, je vous prie.
– Vous me demandez qui je suis. Or, vous le savez déjà, non parce que je vous l'ai dit, mais parce que vous l'avez déjà dit vous-même. Avez-vous déjà oublié? Tout à l'heure, parmi une centaine d'injures, vous avez tapé en plein dans le mille.
– Allez-y, je suis à point.
– Monsieur Tach, je suis une sale petite fouille-merde. Il n'y a rien d'autre à dire sur mon compte, vous pouvez le croire. Je suis navrée. Soyez certain que j'aurais aimé avoir une autre réponse, mais vous exigiez la vérité, et cela est ma seule vérité.