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– Qu'avez-vous donc fait pendant les vingt-quatre a
– Je vous l'ai dit, je suis devenu gourmet.
– A plein temps?
– Disons plutôt à plein régime.
– Et à part ça?
– Ça prend du temps, vous savez. A part ça, presque rien. J'ai relu des classiques. Ah, j'oubliais, j'ai acheté la télévision.
– Comment, vous aimez la télévision, vous?
– Les publicités, seulement les publicités, j'adore ça.
– Rien d'autre?
– Non, à part les publicités, je n'aime pas la télévision.
– C'est extraordinaire: vous avez donc passé vingt-quatre ans à manger et à regarder la télévision?
– Non, j'ai aussi dormi et fumé. Et un peu lu.
– Pourtant, on n'a jamais cessé d'entendre parler de vous.
– La faute en revient à mon secrétaire, cet excellent Ernest Gravelin. C'est lui qui s'occupe de vider mes tiroirs, de rencontrer mes éditeurs, de construire ma légende et surtout de mener ici des théories de médecins, dans l'espoir de me mettre au régime.
– En vain.
– Heureusement. Il aurait été trop bête de me priver puisque, en fin de course, l'origine de mon cancer n'est pas d'ordre alimentaire.
– Quelle en est donc l'origine?
– Mystérieuse, mais pas alimentaire. D'après Elzenveiverplatz (l'obèse articulait ce patronyme avec délices), il faudrait y voir un accident génétique, programmé avant la naissance. J'ai donc eu raison de manger n'importe quoi.
– Vous seriez né condamné?
– Oui, monsieur, comme un vrai héros tragique. Qu'on vie
– Quand même, vous avez bénéficié d'un sursis de quatre-vingt-trois ans.
– D'un sursis, exactement.
– Vous ne nierez pas que vous avez été libre, pendant ces quatre-vingt-trois a
– Est-ce que, par hasard, vous me reprocheriez d'avoir écrit?
– Ce n'est pas ce que je voulais dire.
– Ah. Dommage, j'allais commencer à vous estimer.
– Vous ne regrettez tout de même pas d'avoir écrit?
– Regretter? Je suis incapable de regretter. Vous voulez un caramel?
– Non, merci.
– Le romancier enfourna un caramel et le mâcha bruyamment.
– Monsieur Tach, avez-vous peur de mourir?
– Pas du tout. La mort ne doit pas être un grand changement. En revanche, j'ai peur d'avoir mal. Je me suis procuré des stocks de morphine que je pourrai m'injecter tout seul. Moye
– Croyez-vous à une vie après la mort?
– Non.
– Alors, vous croyez que la mort est un anéantissement?
– Comment pourrait-on anéantir ce qui est déjà anéanti?
– C'est une réponse terrible, ça.
– Ce n'est pas une réponse.
– Je comprends.
– Je vous admire.
– Enfin, je voulais dire que… (le journaliste essaya d'inventer ce qu'il avait voulu dire, feignant d'avoir été gêné par quelque problème de formulation) un romancier est une perso
Silence de mort.
– Enfin, ce n'est pas exactement ce que je voulais dire…
– Non? Dommage. Je pensais justement que c'était bien.
– Et si nous parlions de votre œuvre à présent?
– Si vous y tenez.
– Vous n'aimez pas en parler, n'est-ce pas?
– On ne peut rien vous cacher.
– Comme tous les grands écrivains, vous êtes d'une grande pudeur dès qu'il s'agit de vos écrits.
– Pudeur, moi? Vous devez vous tromper.
– Vous semblez prendre du plaisir à vous disqualifier. Pourquoi niez-vous que vous êtes pudique?
– Parce que je ne le suis pas, monsieur.
– Alors, pourquoi répugnez-vous à parler de vos romans?
– Parce que parler d'un roman n'a aucun sens.
– Il est pourtant passio
– Si un écrivain parvient à être passio
– Quand même, bien des grands écrivains ont réussi à parler de leurs livres en évitant ces écueils.
– Vous vous contredisez: il y a deux minutes, vous me racontiez que tous les grands écrivains étaient d'une grande pudeur dès qu'il s'agissait de leurs écrits.
– Mais on peut parler d'une œuvre en en ménageant le secret.
– Ah oui? Vous avez déjà essayé?
– Non, mais je ne suis pas écrivain, moi.
– Alors, au nom de quoi me dites-vous ces sornettes?
– Vous n'êtes pas le premier écrivain que j'interviewe.
– Est-ce que, par hasard, vous oseriez me comparer aux plumitifs que vous interrogez d'habitude?
– Ce ne sont pas des plumitifs!
– S'ils parvie
– Soit. Alors, expliquez-moi pourquoi vous êtes si pudique, vous?
– Qu'est-ce que vous me chantez là?
– Mais oui. Cela fait soixante ans que vous êtes écrivain à part entière et ceci est votre première interview. Vous ne figurez jamais dans les journaux, vous ne fré quentez aucun cercle littéraire ou non littéraire, à vrai dire, vous ne quittez cet appartement que pour faire des emplettes. On ne vous co
– Vos yeux se sont-ils habitués à l'obscurité? Distinguez-vous mon visage à présent?
– Oui, vaguement.
– Tant mieux pour vous. Apprenez, monsieur, que si j'étais beau, je ne vivrais pas reclus ici. En fait, si j'avais été beau, je ne serais jamais devenu écrivain. J'aurais été aventurier, marchand d'esclaves, barman, coureur de dots.
– Ainsi, vous établissez un lien entre votre physique et votre vocation?
– Ce n'est pas une vocation. Ça m'est venu quand j'ai constaté ma laideur.
– Quand l’avez-vous constatée?
– Très vite. J'ai toujours été laid.
– Mais vous n'êtes pas si laid.
– Vous êtes délicat, vous au moins.
– Enfin, vous êtes gros, mais pas laid.
– Qu'est-ce qu'il vous faut? Quatre mentons, des yeux de cochon, un nez comme une patate, pas plus de poil sur le crâne que sur les joues, la nuque plissée de bourrelets, les joues qui pendent – et, par égard pour vous, je me limite au visage.
– Vous avez toujours été aussi gros?
– A dix-huit ans, j'étais déjà comme ça – vous pouvez dire obèse, ça ne me vexe pas.
– Oui, obèse, mais on vous regarde sans frémir.
– Je vous accorde que je pourrais être plus répugnant encore: je pourrais être couperosé, verruqueux…
– Or, votre peau est très belle, blanche, nette, on devine qu'elle est douce au toucher.
– Un teint d'eunuque, cher monsieur. Il y a quelque chose de grotesque à avoir une telle peau sur le visage, en particulier sur un visage joufflu et imberbe: en fait, ma tête ressemble à une belle paire de fesses, lisses et molles. C'est une tête qui prête plus à rire qu'à vomir; parfois, j'aurais préféré prêter à vomir. C'est plus tonique.
– Je n'aurais jamais cru que vous souffriez de votre aspect.
– Je n'en souffre pas. La souffrance est pour les autres, pour ceux qui me voient. Moi, je ne me vois pas. Je ne me regarde jamais dans les miroirs. Je souffrirais si j'avais choisi une autre vie; pour la vie que je mène, ce corps me convient.
– Auriez-vous préféré choisir une autre vie?
– Je ne sais pas. Il m'arrive de penser que toutes les vies se valent. Ce qui est certain, c'est que je n'ai pas de regret. Si j'avais à nouveau dix-huit ans et le même corps, je recommencerais, je reproduirais exactement ce que j'ai vécu – pour autant que j'aie vécu.
– Écrire, ce n'est pas vivre?
– Je suis mal placé pour répondre à cette question. Je n'ai jamais rien co
– Vingt-deux romans de vous ont déjà été édités, et d'après ce que vous me dites il y en aura plus encore. Parmi la foule de perso
– Aucun.
– Vraiment? Je vais vous faire un aveu: il y a un de vos perso
– Ah.
– Oui, le mystérieux vendeur de cire, dans La Cru cifixion sans peine.
– Lui? Quelle idée absurde.
– Je vais vous dire pourquoi: quand c'esl lui qui parle, vous écrivez toujours «crucifiction».
– Et alors?
– Il n'est pas dupe. Il sait que c'est une fiction.
– Le lecteur aussi le sait. Il ne me ressemble pas pour autant.
– Et cette manie qu'il a de faire des moulages de cire des visages des crucifiés – c'est vous, n'est-ce pas?
– Je n'ai jamais fait de moulages de crucifiés, je vous assure.
– Naturellement, mais c'est la métaphore de ce que vous faites.
– Que savez-vous des métaphores, jeune homme?
– Mais… ce que tout le monde en sait.
– Excellente réponse. Les gens ne savent rien des métaphores. C'est un mot qui se vend bien, parce qu'il a fière allure. «Métaphore»: le dernier des illettrés sent que ça vient du grec. Un chic fou, ces étymologies bidon – bidon, vraiment: quand on co
– Que voulez-vous dire?
– Ce que j'ai dit, très exactement. Je ne m'exprime pas par métaphores, moi.
– Mais ces moulages de cire, alors?
– Ces moulages de cire sont des moulages de cire, monsieur.
– A mon tour d'être déçu, monsieur Tach, car si vous excluez toute interprétation métaphorique, il ne reste de vos œuvres que leur mauvais goût.