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– C'est ça, enorgueillissez-vous.

– Concevez, dès lors, que je vous repose ma première question: pourquoi Hygiène de l'assassin est-il un roman inachevé?

– Le voilà, notre titre manquant de tout à l'heure!

– Inutile de jouer les éto

– On pourrait poser la question d'une manière plus métaphysique: pourquoi cet inachèvement est-il un roman?

– Votre métaphysique ne m'intéresse pas. Répondez à ma question: pourquoi ce roman est-il inachevé?

– Foutre ciel, vous m'emmerdez! Pourquoi ce roman n'aurait-il pas le droit d'être inachevé?

– Le droit n'a vraiment rien à voir dans cette histoire. Vous écriviez des faits réels avec une fin réelle: alors, pourquoi ne pas avoir achevé ce roman? Après le meurtre de Léopoldine, vous vous arrêtez dans le vide. Était-il si difficile de boucler l'affaire, d'y mettre un terme en bo

– Difficile! Apprenez, petite dinde, que rien n'est difficile à écrire pour Prétextat Tach.

– Précisément. Cette non-fin en queue de poisson est d'autant plus absurde.

– Qui êtes-vous pour déterminer l'absurdité de mes décisions?

– Je ne détermine rien, je m'interroge.

Le vieillard eut soudain l'air d'être un vieillard de quatre-vingt-trois ans.

– Vous n'êtes pas la seule. Moi aussi je m'interroge, et je ne trouve pas de réponse. J'aurais pu choisir des dizaines de fins pour ce bouquin: soit le meurtre lui-même, soit la nuit qui y a succédé, soit ma métamorphose physique, soit l'incendie du château, un an plus tard…

– Votre œuvre, cet incendie, n'est-ce pas?

– Bien sûr. Saint-Sulpice était devenu intolérable sans Léopoldine. En plus, la suspicion familiale dont j'étais l'objet commençait à m'énerver. J'ai donc décidé de me débarrasser du château et de ses occupants. Je n'aurais pas cru qu'ils brûleraient si bien.

– Évidemment, ce n'est pas le respect de la vie humaine qui vous étouffe, mais n'avez-vous pas éprouvé de scrupules à brûler un château du XVIIe siècle?

– Les scrupules n'ont jamais été mon fort.

– Oui. Revenons-en à notre fin, ou plutôt à notre absence de fin. Ainsi, vous prétendez ignorer la raison de cet inachèvement?

– Là, vous pouvez me croire. Oui, j'avais l'embarras du choix en matière de fins élégantes, mais aucune ne m'a jamais paru convenir. Je ne sais pas: c'était comme si j'avais attendu autre chose, que j'attends toujours depuis vingt-quatre ans, ou depuis soixante-six ans si vous préférez.

– Quelle autre chose? Une résurrection de Léopoldine?

– Si je le savais, je n'aurais pas cessé d'écrire.

– J'avais donc raison de lier l'inachèvement de ce roman à votre fameuse ménopause littéraire.

– Bien sûr que vous aviez raison. Y a-t-il de quoi s'enorgueillir? Avoir raison, quand on est journaliste, ne demande qu'un peu d'habileté. Avoir raison, quand on est écrivain, ça n'existe pas. Votre métier est écœurant de facilité. Mon métier, lui, est dangereux.

– Et vous faites en sorte qu'il soit plus dangereux encore.

– A quoi rime cet étrange compliment?

– Je ne sais pas si c'est un compliment. Je ne sais pas s'il faut trouver admirable ou insensé de s'exposer comme vous le faites. Pouvez-vous m'expliquer ce qui vous a pris, le jour où vous avez décidé de raconter fidèlement l'histoire qui vous était non seulement la plus chère, mais qui présentait aussi le plus de risques de vous traîner devant les tribunaux? A quelle perversion obscure avez-vous cédé en fournissant à l'humanité, de votre plus belle plume, un acte d'autoaccusation d'une transparence aussi criante?

– Mais l'humanité s'en fout! A preuve: ça fait vingt-quatre ans que ce roman marine dans les bibliothèques, et perso

– Et moi?

– Quantité négligeable.

– Quelle preuve avez-vous qu'il n'existe pas d'autres quantités négligeables de mon genre?

– Une preuve éblouissante: si d'autres que vous m'avaient lu – je dis bien lire, au sens carnassier du terme -, je serais en prison depuis longtemps. Vous me posiez une question très intéressante mais je m'éto

– Laissez-moi deviner: il veut démontrer qu'il n'est lu par perso

– Mieux: il veut démontrer que même les très rares perso

– Voilà qui est très clair.

– Mais si. Vous savez, il y a toujours une poignée de désœuvrés, de végétariens, de critiques novices, d'étudiants masochistes ou encore de curieux qui vont jusqu'à lire les livres qu'ils achètent. C'étaient ces gens-là que je voulais expérimenter. Je voulais prouver que je pouvais impunément écrire les pires horreurs à mon sujet: cet acte d'autoaccusation, comme vous le formuliez avec justesse, est rigoureusement authentique. Oui, mademoiselle, vous aviez raison d'un bout à l'autre: dans ce bouquin, aucun détail n'est inventé. On pourrait bien sûr trouver des excuses aux lecteurs: perso

– Qu'est-ce que vous auriez préféré? Qu'on vous lise dans un abattoir, ou à Bagdad, pendant un bombardement?

– Mais non, sotte. Ce n'est pas le lieu de la lecture qui est en cause, c'est la lecture elle-même. J'aurais voulu, qu'on me lise sans combinaison d'homme-grenouille, sans grille de lecture, sans vaccin et, à vrai dire, sans adverbe.

– Vous devriez savoir que cette lecture-là n'existe pas.

– Je ne le savais pas au début mais, à présent, à la lumière de ma brillante démonstration, croyez bien que je le sais.

– Et alors? N'y a-t-il pas lieu de se réjouir qu'il y ait autant de lectures qu'il y a de lecteurs?

– Vous ne m'avez pas compris: il n'y a pas de lecteurs et il n'y a pas de lectures.

– Mais si, il y a des lectures différentes de la vôtre, c'est tout. Pourquoi la vôtre serait-elle la seule admissible?

– Oh, ça va, cessez de me réciter votre manuel de sociologie. J'aimerais savoir, d'ailleurs, ce que votre manuel de sociologie trouverait à dire de la situation édifiante à laquelle j'ai do

– Je me fous des opinions des sociologues et je pense, moi, qu'un lecteur n'est pas un flic et que, si perso

– Ouais, j'ai compris: vous êtes pourrie, comme les autres. J'ai été stupide de vous croire différente de la masse.

– Il faut hélas croire que je le suis un rien, puisque, seule de mon espèce, j'ai flairé la vérité.

– Admettons que vous ne manquez pas de flair. C'est tout. Voyez-vous, vous me décevez.

– C'est presque un compliment, ça. Dois-je comprendre que, l'espace de quelques instants, j'ai pu vous ins pirerune opinion meilleure?

– Vous allez rire: oui. Vous n'échappez pas aux platitudes humaines, mais vous avez une qualité rarissime.

– Je brûle de la co

– Je pense que c'est une qualité i

– Quelle est donc cette qualité?

– Vous au moins, vous savez lire.

Silence.

– Quel âge avez-vous, mademoiselle?

– Trente ans.

– Le double de Léopoldine à sa mort. Ma pauvre petite, la voilà, votre circonstance atténuante: vous avez vécu bien trop longtemps.

– Comment! C'est moi qui ai besoin de circonstances atténuantes? Le monde à l'envers.

– Comprenez que je cherche une explication: j'ai en face de moi une perso

– C'est vous, à votre âge, qui me dites ça?

– Je suis mort à dix-sept ans, mademoiselle. Et puis, pour les hommes, ce n'est pas la même chose.

– Nous y voilà.

– Inutile de prendre un air sarcastique, ma petite, vous savez bien que c'est vrai.

– Qu'est-ce qui est vrai? Je veux vous l'entendre dire clairement.

– Tant pis pour vous. Eh bien voilà, les hommes ont droit à tous les sursis. Pas les femmes. Sur ce dernier point, je suis beaucoup plus précis et plus franc que les autres: la plupart des mâles laissent aux femelles un répit plus ou moins long avant de les oublier, ce qui est bien plus lâche que de les abattre. Je trouve ce répit absurde et même déloyal envers les femelles: à cause de ce délai, elles s'imaginent qu'on a besoin d'elles. La vérité, c'est que dès l'instant où elles sont devenues femmes, dès l'instant où elles ont quitté l'enfance, elles doivent mourir. Si les hommes étaient des gentlemen, ils les tueraient le jour de leurs premières règles. Mais les hommes n'ont jamais été galants, ils préfèrent laisser traîner ces malheureuses de souffrances en souffrances plutôt que d'avoir la gentillesse de les éliminer. Je ne co