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– Aujourd’hui même, là, en traversant le Rhône dans le bateau du passeur.

– Eh bien! allons… je suis pressé.

Une génération entière avait disparu, depuis que Louis avait quitté sa province.

Ce n’était plus le vieux matelot de la République, Pilorel, qui «passait le monde», c’était son fils.

Pendant que Pilorel fils ramait de toutes ses forces, Joseph s’efforçait de mettre le marquis en garde contre les ruses de Fougeroux.

– C’est un fin renard, disait-il, trop fin même. Je n’ai jamais eu bo

– Et ils ont profité, oui, interrompit Pilorel.

– Ça, c’est vrai. Fougeroux n’a pas son pareil pour faire suer l’argent. Il est riche aujourd’hui, mais il devrait bien savoir gré à Miho

– Il la voudrait à six pieds sous terre, quoi! fit le passeur.

– Et il l’y mettra avant longtemps. Elle est comme expirante, la pauvre vieille, depuis que Fougeroux a installé chez lui une gourgandine dont elle est devenue la servante.

On abordait. Joseph et le marquis, après avoir prié le passeur d’attendre leur retour, prirent le chemin du mas de la Montagnette.

C’était une ferme de bo

Joseph ayant demandé le maître, un jeune garçon lui répondit que «monsieur Fougeroux» était dans les champs tout près, qu’on allait le prévenir.

Il ne tarda pas à paraître. C’était un très petit homme à barbe rouge, à l’œil inquiet et fuyant.

Bien que M. Fougeroux fît profession de détester les nobles et les prêtres, l’espoir de faire un bon marché le rendit obséquieux jusqu’à la servilité.

Il s’empressa de faire passer Louis dans «sa salle», avec force révérences et des «monsieur le marquis» à n’en plus finir.

En entrant, il s’était adressé à une vieille femme qui tremblait de fièvre au coin de l’âtre éteint et lui avait brutalement ordo

La vieille, à ce nom, se dressa comme au contact d’une pile électrique. Elle sembla vouloir parler; un regard de son tyran renfonça les mots dans sa gorge. C’est d’un air égaré qu’elle obéit, et revint avec une bouteille et trois verres, qu’elle déposa sur la table.

Puis, elle reprit sa place près du foyer, oubliant d’écouter pour regarder le marquis.

Le marché, cependant, se débattait entre Joseph et Fougeroux. Le marchand de biens offrait un prix dérisoire, n’achetant, disait-il, que pour démolir et revendre les matériaux. Joseph, lui, énumérait les poutres et les solives, les moellons, ferrures, sans compter le terrain…

Pour Miho

Si jusqu’alors, la fidèle servante n’avait pas dit un mot des secrets confiés à sa probité, ils ne lui en avaient pas moins semblé lourds à porter.

N’ayant pas d’enfant, après en avoir ardemment désiré, elle se persuadait que Dieu l’avait frappée de stérilité pour la punir d’avoir prêté les mains à l’abandon d’un pauvre petit i

Souvent elle avait pensé qu’en révélant tout, elle apaiserait la colère céleste et ramènerait le bonheur à son foyer. Son attachement pour Valentine lui avait do

Mais, aujourd’hui, la présence de Louis la décidait. Réfléchissant, elle ne voyait nul danger à se confier au frère de Gaston.

L’affaire, pendant ce temps, se concluait. Il était convenu que Fougeroux do

Le marchand de biens et le marquis échangèrent une bruyante poignée de main en prononçant les mots sacramentels: «C’est dit.»

Et aussitôt Fougeroux sortit pour aller chercher, lui-même, dans le bon coin co

L’occasion pour Miho

– Il faut, monsieur le marquis, dit-elle, que je vous parle sans témoins.

– À moi, ma bo

– À vous. C’est un secret de vie ou de mort. Ce soir, à la tombée de la nuit, venez sous les noyers, là-bas, j’y serai, je vous dirai tout.

Elle regagna sa place, son mari rentrait.

Gaiement Fougeroux remplit les verres et but à la santé de Clameran.

Tout en regagnant le bateau, Louis se demandait s’il viendrait à ce rendez-vous singulier.

– Que diable peut me vouloir cette vieille sorcière? disait-il à Joseph.

– Qui sait! Elle a été au service d’une femme qui fut, m’a dit mon père, la maîtresse de feu monsieur Gaston… À votre place, monsieur le marquis, j’irais. Vous dînerez chez nous, et après dîner Pilorel vous passera.

La curiosité décida Louis, et, vers les sept heures, il arrivait sous les noyers. Depuis longtemps déjà la vieille Miho

– Vous voilà donc, cher bon monsieur, fit-elle avec un accent de joie, déjà je me désespérais…

– Oui, c’est moi, ma brave femme, voyons, qu’avez-vous à me dire?

– Ah! bien des choses, monsieur le marquis, mais, avant tout, avez-vous des nouvelles de votre frère?

Louis regretta presque d’être venu, pensant que la vieille radotait.

– Vous savez bien, répondit-il, que mon pauvre frère s’est jeté dans le Rhône et qu’il y a péri.

– Quoi! s’écria Miho

Ces révélations, après vingt ans, confondaient Louis.

– Ne prenez-vous pas vos rêves pour des réalités, ma bo

Miho

– Non, continua-t-elle, non. Et si le père Menoul était de ce monde encore, il vous dirait comment il a conduit monsieur Gaston jusqu’à la Camargue, et comment de là votre frère a gagné Marseille et s’y est embarqué. Mais ceci n’est rien encore: monsieur Gaston a un fils.

– Mon frère, un fils?… Décidément, ma bo

– Hélas! non, pour mon malheur dans ce monde et dans l’autre, il a eu un fils de mademoiselle Valentine, un pauvre i

Alors Miho

Avec cette sûreté de mémoire des gens qui, ne sachant ni lire ni écrire, ne peuvent se confier au papier, elle révéla les moindres circonstances, do

Puis elle dit les misères de Valentine après sa faute, la ruine de la comtesse, et enfin le mariage de la pauvre fille avec un monsieur de Paris, riche, si riche qu’il ne co

Un cri aigu et prolongé l’interrompit.

– Ciel! fit-elle d’une voix épouvantée, mon mari m’appelle.

Et de toute la vitesse de ses vieilles jambes, elle regagna la ferme.

Elle était partie depuis un bon moment, que Louis restait encore immobile à la même place.

Au récit de Miho

Il co

Les terreurs d’une vieillesse misérable chassèrent ses derniers scrupules.

Avant tout, pensait-il, je dois m’assurer de la réalité des dires de cette vieille; après, je ferai mon plan.