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Bientôt, il se décida; il gagna le faubourg Montmartre, le remonta et prit la rue Notre-Dame-de-Lorette. Il marchait très vite, se souciant peu des murmures des passants qu’il coudoyait, et l’agent de la sûreté avait presque peine à le suivre.
Arrivé rue Chaptal, Cavaillon tourna court et entra dans la maison qui porte le numéro 39.
Il avait à peine fait trois pas dans le corridor assez étroit que, se sentant frapper sur l’épaule, il se retourna brusquement et se trouva face à face avec Fanferlot.
Il le reco
Mais l’agent de la sûreté avait prévu la tentation; il barrait absolument le passage. Cavaillon se sentit pris.
– Que me voulez-vous? demanda-t-il d’une voix étranglée par la peur.
Ce qui distingue surtout M. Fanferlot, dit l’Écureuil, de ses confrères, c’est sa douceur exquise et son urbanité sans égale.
Même avec ses pratiques il est parfait, et c’est avec les plus grands égards, avec les formules les plus obséquieuses de la civilité, qu’il empoigne et coffre les gens.
– Vous daignerez, cher monsieur, répondit-il, excuser ma liberté grande, mais j’aurais à demander à votre obligeance un petit renseignement.
– Un renseignement, à moi?
– À vous, oui, cher monsieur, à monsieur Eugène Cavaillon.
– Mais je ne vous co
– Oh! que si; vous m’avez très bien vu ce matin. Il s’agit d’ailleurs de la moindre des choses, et si vous vouliez me faire l’ho
Que faire? Cavaillon prit le bras de M. Fanferlot et sortit avec lui.
La rue Chaptal n’est pas une de ces voies bruyantes et encombrées où les voitures constituent pour le piéton un perpétuel danger. On n’y trouve que deux ou trois boutiques, et, du coin de la rue Fontaine, occupée par un pharmacien, jusqu’en face de la rue Léonie, s’étend un grand mur triste percé çà et là de petites fenêtres qui éclairent des ateliers de menuiserie.
C’est une de ces rues où l’on peut causer à l’aise, sans être à tout moment forcé de descendre du trottoir, et M. Fanferlot et Cavaillon ne devaient pas craindre d’être troublés par les passants.
– Voici donc le fait, cher monsieur, commença l’agent de la sûreté, monsieur Prosper Bertomy vous a, ce matin, lancé fort adroitement un petit billet.
Cavaillon pressentait vaguement qu’il allait être question de ce billet; il s’était efforcé de se préparer, de se mettre en garde.
– Vous vous trompez, répondit-il en devenant rouge jusqu’aux oreilles.
– Pardon! je serais, daignez le croire, au regret de vous do
– Je vous assure que Prosper ne m’a rien remis.
– De grâce, cher monsieur, ne niez pas, insista Fanferlot, vous me forceriez à vous prouver que quatre employés l’ont vu vous jeter un billet écrit au crayon et plié fort menu.
Le jeune employé comprit que s’obstiner en présence d’un homme si bien renseigné serait folie; il changea donc de système.
– Soit, fit-il, c’est vrai, j’ai reçu un billet de Prosper; seulement, comme il était pour moi seul, après l’avoir lu je l’ai déchiré et j’en ai jeté les morceaux au feu.
Ce pouvait fort bien être la vérité. Fanferlot en eut peur, mais comment s’en assurer? Il se souvint que les ruses les plus grossières sont celles qui réussissent le mieux, et confiant dans son étoile, il dit, à tout hasard:
– Je me permettrai, cher monsieur, de vous faire remarquer que ceci n’est point exact; le billet vous a été confié pour être transmis à Gypsy.
Un geste désespéré de Cavaillon apprit à l’agent qu’il ne s’était pas trompé; il respira.
– Je vous jure, monsieur, commença le jeune commis…
– Ne jurez pas, cher monsieur, interrompit Fanferlot, tous les serments du monde sont inutiles. Non seulement vous n’avez pas déchiré ce billet, mais vous êtes entré dans cette maison pour le remettre à qui de droit et vous l’avez dans votre poche.
– Non, monsieur, non!…
M. Fanferlot ne releva pas cette dénégation, il poursuivit de sa plus douce voix:
– Et ce billet, vous allez être assez aimable, j’en suis persuadé, pour me le communiquer; croyez que sans une nécessité absolue…
– Jamais! répondit Cavaillon.
Et croyant le moment favorable, il essaya, en do
Mais il en fut pour sa tentative, l’agent de la sûreté est aussi fort que doux.
– Prenez garde de vous faire mal, mon jeune monsieur, dit l’homme de la préfecture, et croyez-moi, confiez-moi ce billet.
– Je ne l’ai pas!
– Allons, bon! voici que vous allez me réduire à des extrémités pénibles. Savez-vous ce qui va arriver, si vous vous entêtez? J’appellerai deux sergents de ville qui vous prendront chacun un bras et vous conduiront chez le commissaire de police, et une fois là, j’aurai la douleur de vous fouiller bon gré mal gré. Tenez, franchement, vous me désolez.
Certes, Cavaillon était dévoué à Prosper, mais il lui était prouvé clair comme le jour qu’une lutte ne le mènerait à rien, qu’il n’aurait même pas le temps d’anéantir «le corps du délit».
Livrer le billet dans ces conditions, ce n’était pas trahir; il se résigna en maudissant son impuissance, pleurant presque de rage.
– Vous êtes le plus fort, dit-il; j’obéis.
En même temps, il tira de son portefeuille le malencontreux billet et le remit à l’agent de la sûreté.
Les mains de Fanferlot tremblaient de plaisir en dépliant le papier, et cependant, fidèle à ses habitudes de méticuleuse politesse, une fois la lettre ouverte, il s’inclina devant Cavaillon en murmurant:
– Vous permettez, n’est-ce pas, cher monsieur? je suis navré, en vérité, de l’indiscrétion.
Enfin il lut:
Chère Nina,
Si tu m’aimes, vite, sans une minute d’hésitation, sans réflexions, obéis-moi. Au reçu de ce mot, prends tout ce que tu as à toi, à la maison – tout absolument – et va t’établir dans quelque maison meublée à l’autre bout de Paris. Ne te montre pas, disparais autant que tu le pourras. De ton obéissance dépend peut-être ma vie. Je suis accusé d’un vol considérable et je vais être arrêté. Il doit y avoir cinq cents francs dans le secrétaire, prends-les. Laisse ton adresse à Cavaillon qui t’expliquera ce que je ne puis te dire. Bon espoir quand même, et à bientôt.
Prosper.
Moins consterné, Cavaillon eût pu surprendre sur la figure de l’agent de la sûreté tous les signes d’un immense désappointement.
Fanferlot s’était bercé de cet espoir qu’il allait s’emparer d’un document très important, et, qui sait? peut-être d’une preuve irrécusable de l’i
Il avait beau se creuser la cervelle, il ne découvrait, à cette lettre, aucune signification précise, aucun sens déterminé. Elle ne prouvait rien, ni pour ni contre celui qui l’avait écrite.
Ces deux mots: «tout absolument» étaient, il est vrai, soulignés, mais on pouvait les interpréter de tant de façons!…
Cependant, l’agent de la sûreté crut devoir poursuivre.
– Cette madame Nina Gypsy, demanda-t-il à Cavaillon, est sans doute une amie de monsieur Prosper Bertomy?
– C’est sa maîtresse.
– Ah! et elle demeure là, au numéro 39?
– Vous le savez bien, puisque vous m’avez vu entrer.
– Je m’en doutais en effet, cher monsieur, et, dites-moi, est-ce à son nom qu’est loué l’appartement qu’elle occupe?
– Non, elle habite chez Prosper.
– Parfait. Et à quel étage, s’il vous plaît?
– Au premier.
M. Fanferlot avait replié soigneusement le billet dans ses plis, il le glissa dans sa poche.
– Mille remerciements, cher monsieur, dit-il, de vos bons renseignements; en échange, si vous le voulez bien, je vous éviterai la course que vous alliez faire.
– Monsieur!…
– Oui, avec votre permission, je remettrai moi-même cette lettre à madame Nina Gypsy.
Cavaillon essaya une certaine résistance, il voulut discuter, mais M. Fanferlot était pressé, il coupa court à ses observations: