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Là-bas. Dans ce petit bistrot bleu, là-bas. Sûr. Il y a de la lumière, de la musique, des cheveux brillants et souples, des boucles d'oreilles, des dents, des verres et des cigarettes, des mains claires et vives, des tissus légers, à cinquante mètres de moi, toute la vie condensée dans ce bistrot bleu, derrière les grandes baies vitrées. Je me trouvais sur une petite place sombre et déserte au bord du square, près de l'église d'où était sorti le cercueil de la pauvre fille qui grignotait des gâteaux. J'étais bien décidé à aller sur-le-champ en grignoter un peu, des gâteaux, moi aussi. Et contrairement à cette malheureuse, j'étais vivant, terriblement vivant! J'avais au moins plus de chance que quelqu'un, c'était un bon début.

Je me suis dirigé vers le bistrot bleu en essayant de me tenir à peu près droit, de ne pas marcher en zigzag et de prendre un air lucide et frais – car d'après ce que j'en devinais, à travers le voile d'ivresse brouillo

J'avais peur mais j'y suis allé quand même. De toute façon, dès que je serai à l'intérieur, je n'aurai qu'à m'asseoir le plus vite possible et fixer mon verre avec un œil de poète mal dans sa peau, ça passera très bien.

J'ai traversé la rue d'un pas de légio

Eh bien non. J'ai avancé, avancé, à petits pas de plus en plus rapprochés, avancé jusqu'à me coller le nez contre cette porte, elle n'a pas plus coulissé qu'un mur de briques. Pourquoi? Je n'en sais rien. Qui va encore venir me dire que je me fais des idées, que je ne suis pas plus mal à l'aise qu'un autre dans le monde, que le système collectif ne me bouscule, ne me coince et ne grince autour de moi que dans mon imagination paranoïaque? Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reste debout devant cette porte de verre quand tout le monde est déjà à l'intérieur, quand tout le monde l'a franchie sans problème, je suppose, quand tout le monde s'amuse au chaud, à la lumière? Je courais sans crainte ni retenue vers le rire et l'insouciance – et je me suis heurté à un mur. Maintenant, la vie bouillo

J'allais donc retourner d'où je venais, c'est-à-dire dans l'ombre et le doute, quand soudain un ange s'est tourné vers moi. Un jeune homme dans le bistrot, au sourire miséricordieux, au regard plein de bonté. Il m'a fixé un moment puis a tendu un doigt vers moi en articulant quelque chose. Dans un premier temps, bien entendu, j'ai pensé qu'il me désignait à tous les autres en disant probablement: «Regardez-moi ce benêt qui reste derrière la porte.» Mais la lueur qui brillait dans ses yeux doux contredisait cette impression. Ses yeux me murmuraient: «N'aie pas peur, je suis là, je suis avec toi, je t'aime.» Oui, moi aussi, je t'aime bien, mais… Quoi? Cest à ce moment que j'ai compris qu'il me montrait quelque chose.

J'ai baissé les yeux et j'ai vu un gros bouton noir à droite de la porte. Sans trop y croire, j'ai appuyé dessus – s'il suffisait d'appuyer sur un bouton pour que les obstacles se désintègrent, la vie serait trop facile. Pssshhh. La vie est facile.

Pssshhh. La porte s'est ouverte. La porte a coulissé devant moi comme par miracle et une vague de chaleur, de lumière, de musique, de whisky, de voix rieuses et de parfum de fille m'a submergé. À moi le paradis sur terre, à moi les choses normales! Bon, certains blasés diront que ce n'est pas une véritable prouesse, de réussir à ouvrir la porte d'un bar. Mais pour moi, c'était un grand pas vers un avenir meilleur.

En passant, j'ai adressé un sourire plein d'amicale reco

Devinant du coin de l'œil qu'il n'y avait pas de place assise, et craignant de toute façon d'aller m'immiscer trop directement dans les affaires heureuses de tous ces jeunes très à l’aise, je me suis dirigé droit vers le comptoir, les yeux braqués sur la machine à café (pour me do

Comme pour m'en convaincre jusqu'en mes plus infimes molécules, je ne cessais de me répéter que j'étais en train de vivre un délicieux moment futile, quand soudain, insidieusement, une sale pensée néfaste et moche s'est glissée en moi. Une réflexion que tout à coup je me suis faite et qui risquait de tout foutre en l'air. J'ai décidé de la chasser provisoirement de mon esprit pour l'étudier plus au calme le lendemain – quand ce moment magique, passé, ne pourrait plus être gâché. Je n'ai d'ailleurs eu aucun mal à m'en débarrasser, comme la vache d'un coup de queue chasse la mouche qui l'agace, car j'étais fin soûl – et rien ne résiste à la puissance nonchalante de l'ivre, qui peut se permettre toutes les audaces, qui ne craint rien ni perso