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Cette fois les liens étaient coupés, je me retrouvais seul dans la chaîne de la grande broyeuse. Plus perso
– On vous a mis au courant de la situation? Je n'ai rien fait, j'essayais d'aider un homme, mais il a perdu la boule. Je n'ai rien fait, comme infraction.
– Ça, j'en sais rien, c'est pas notre problème, a répondu en m'enlevant les menottes l'un des deux flics qui m'avaient escorté jusque-là. Ils t'amènent ici, et nous on te met au frais. Ça va pas chercher plus loin.
– Non, je sais bien, mais… Quelqu'un va me demander de parler, là-haut?
– Déshabille-toi.
(Quoi? Non mais. Quoi? Je vais me faire violer dans un souterrain, maintenant. Et devant des priso
– Allez, grouille-toi un peu, enlève ton manteau, ton pull, ton pantalon.
Alors voilà, j'ai ôté mes vêtements un par un, tête basse, dans cette cave immonde, trois kilomètres sous terre, devant deux représentants de l'ordre et sous les yeux des morts-vivants derrière leurs barreaux – ils s'e
Le flic fouillait ce que je lui tendais au fur et à mesure (une pensée reco
– Halvard Sanz. Qu'est-ce que c'est que ça, comme race? Halvard Sanz, bon. Permis de conduire, carte d'électeur, des photos. Ha ha, la gueule de con. Tu t'es arrangé, mon chou. Holà, dis donc, regarde ça, bien foutue sa bo
(Non, je vais sortir un jour?) D'une voix de guichetier qui réclame machinalement une signature, l'autre m'a demandé de baisser mon caleçon et de me pencher en avant. J'ai baissé mon caleçon, avec un peu de reco
– Tousse.
On ne sait pas jusqu'où peut reculer la limite de notre capacité de résistance à l'humiliation.
– Aheum heum heum.
– C'est bon, rhabille-toi. Je garde la ceinture et les lacets. Rentre là-dedans.
Sur notre droite se trouvaient plusieurs cages individuelles, numérotées de 1 à 6, et en face, une plus vaste, une cage de groupe. Les six cages individuelles, malheureusement, semblaient déjà occupées. Le fîic qui avait eu la surprenante bonté de ne pas me fouiller l'intestin m'a poussé dans le dos, plutôt gentiment, vers la grande. Qui, malheureusement, était un peu occupée aussi.
– Je peux aller aux toilettes?
– Fallait y penser avant, petit père.
Avant? Avant quoi? Avant de me faire capturer? Souvent, oui, quand je me balade dans les rues, je me dis tiens je vais aller pisser, au cas où on me foutrait en taule pour un bon bout de temps.
Sans oser les regarder de face, les yeux sur mes chaussures pitoyables sans lacets, je devine, derrière la grille de la cage, deux gros corps immobiles.
Dès que le flic a refermé la porte sur moi, je me suis retourné vers lui, pour dire adieu au monde libre. Il fallait maintenant que je pivote, que je lâche la grille. Ça paraît simple, un demi-tour dans une cage, mais vraiment je me demandais comment j'allais pouvoir me débrouiller pour faire face, de manière assez naturelle, à mes deux gros hôtes. J’etais là, le nez appuyé contre la grille (je ne pouvais même pas, comme dans les films, y accrocher tristement mes doigts i
Je ne sais pas où tous ces films idiots vont chercher les ribambelles de putes pittoresques qu'ils entassent toujours dans les cellules de garde à vue. Pourtant, le quartier ne manquait pas de filles bariolées et roncho
Il fallait que je me retourne, je ne pouvais pas rester à fixer le vide gris devant moi, en exposant ridiculement mon dos aux maîtres des lieux – c'était comme si, entrant dans une boulangerie, je tournais le dos à la caissière à peine la porte franchie et me mettais à regarder pensivement la rue par la vitre. D'un autre côté, si je me retournais, j'allais devoir adopter une attitude quelconque, et c'est sur ce point technique que je bloquais. Fallait-il dire bonjour? (Je sais par expérience qu'on dit bonjour dans les salles d'attente de dentistes et pas dans les wagons de métro, par exemple, mais pour les cages communes…) Devais-je présenter un visage amical, détendu, ou plutôt ferme et menaçant? (J'avais souvent entendu dire que, dans les prisons, il fallait dès le départ a
Mais l'autre, assis à côté, à peine moins gros mais plus en muscles, les mains solidement plaquées sur les genoux, me dévisageait comme s'il tenait enfin le salaud qui a violé sa sœur.
Vite, faire quelque chose. J'ai dit:
– Bonjour.
Pas de réponse, pas de changement d'attitude. Dommage. J'avais une chance sur deux, j'ai perdu. Il est inutile de dire bonjour en cage de groupe – à retenir.
Je devais à nouveau prendre une décision rapide, mais il valait mieux tomber juste, cette fois. J'avance? (Je ne pouvais pas reculer, mais peut-être rester sur place – non, finalement.) Je suis allé m'asseoir à côté de lui. Un beau succès.
– Salut.
Il a parlé. Je crois que tout s'est joué lors du trajet de la grille au banc. Je n'avais ni l'allure du combatif qui va imposer sa loi, ni celle du trouillif qui vient se faire mater, je n'ai cherché à me do
Ce qui a dû jouer un rôle important, c'est le coup du lion. Je me suis soudain souvenu d'un documentaire sur les lions que j'avais vu à la télévision, quelques jours plus tôt. On y disait que lorsqu'il est intimidé, lorsqu'il se sent vaguement en danger ou du moins en position d’infériorite, le lion bâille. Ce que l'on prend pour une marque de paresse ou de sérénité presque insolente n'est en réalité qu'un masque de défense. Je n'avais rien à perdre, donc j'ai bâillé très naturellement avant de me mettre en marche vers le banc dangereux (très simple, il suffit d'entrouvrir suffisamment les mâchoires, puis le processus s'enclenche tout seul). Je suis persuadé que cet artifice a influencé Elvis.
FACE AU DANGER, BÂILLEZ
– Je m'appelle Elvis. Et toi?
– Moi? Halv… Jean-Pierre. C'est Jean-Pierre, moi.
Beaucoup plus tard, sur fond de ronflements de phoque, nous discutions encore; enfin je ne disais pas grand-chose, il me racontait sa vie – c'est-à-dire, depuis sa majorité, seize a