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Le duc n'était pas seul à cultiver les objets célestes. On trouve dans le quartier, dit Bob à Paul, nombre de spécialistes qui ne se bornent pas à les scruter, à chiffrer leur position, mais qui calculent aussi leur influence sur le destin commun. On les consulte dans l'indécision, dans le malheur.
Or Paul était dans le désarroi. C'était un homme tout seul depuis qu'Elizabeth était partie, un homme qui ne pouvait plus se tenir le soir chez lui et qui traînait sans espérance dans le compte à rebours des crépuscules, tuait des moments de silence avec des hommes pareils à lui, rendait de tièdes visites à des foyers amis, doux foyers régulièrement repeints et aspirés, pastellisés d'abat-jour et de joues de petites filles, de légumes suaves et de rosbif tranquillisant, d'éclatante vaisselle, d'odeurs fraîches et d'odeurs de velours – alors que le solitaire mange, s'il mange, son riz sans apprêt à même la casserole, son pilchard à même la boîte, debout sur sa moquette parmi les taches et les moutons. Tristesse de Paul, tristesse de l'homme quitté: sa vie est une toundra sans horizon, purgatoriale, qu'il traverse indéfiniment sans lever les yeux par crainte des flaques d'eau.
– Tu ne peux pas rester comme ça, dit Bob.
C'était encore un très mauvais mardi pour Paul, rencogné verre en main dans le studio de la rue Jules-Verne, assis sur l'extrême bord du plus mauvais fauteuil. Le plus mauvais fauteuil vomissait par en dessous des spires d'oxyde et de la paille verte, des lambeaux de jute corrompu. Installe-toi mieux, dit Bob, regarde comme tu es mal. Paul considérait la surface du liquide incolore dans sa main: un glaçon tournait lentement à l'intérieur du verre, comme un moine vieillissant s'amenuise dans son cloître.
Cela se passait souvent ainsi depuis la démission d'Elizabeth. Paul so
Le soir ils parlaient peu, l'œil en veilleuse sur la télévision, ils feuilletaient des revues pas assez périmées, Bob mettait quelquefois des disques, plutôt de la variété désuète, Te
– Qu'est-ce que tu fais?
Paul ne répond pas, Bob est un peu inquiet. Un petit peu désappointé, un tout petit peu vexé. Il ne doit pas le manifester. Il feuillette et feuillette – sans regarder Paul qui lie sa ceinture d'un nœud plat décidé, souhaite mollement le bonsoir en allant vers la porte. On volt, par les carreaux malpropres, la nuit précipitée sur la pelouse.
Pendant que Bob compose déjà des numéros téléphoniques amis, presque amis, tenant lieu de rustines dans sa vie de relation, pendant que sa déception monte à mesure que cela ne répond pas, les gens s'étant allés coller à d'autres pneus, pendant qu'il se demande pourquoi je ne passerais pas une soirée seul chez moi, au fond, pourquoi je ne me coucherais pas tôt comme tout le monde vu que le meilleur sommeil se trouve avant minuit, pourquoi pas moi pour une fois, pendant qu'il admet ensuite la vanité d'un tel projet, reco
A cinquante, Paul se leva. Traversa le carrefour vers le cinéma. Sans s'y intégrer, il inspecta la file d'attente, parente de celle de l'autre jour. Il attendit près d'elle, puis seul, tout un quart d'heure après que le noir l'eut aspirée. Perso
Paul, désœuvré, fit venir une autre Gui
Peu avant vingt-deux heures, cet organe épouillé, Paul retourna devant le cinéma, toujours suivi du nommé Toon. On reprit la position: Paul ne se joignait toujours pas aux patients de la prochaine séance, qui se constituaient en queue par sédimentation. Parut enfin, cette fois sans son chapeau, l'objet de son attente.
Elle était tout de gris vêtue, pigeon, souris, perle, fer, elle rejoignit le rang. Paul laissa quelques couples se placer derrière elle avant de s'y incorporer à son tour. Ceux de la séance précédente sortirent papillottants, ainsi que d'une grotte, on prit leur place. En queue de queue, Toon pénétrait de mauvaise grâce dans la salle: à ce jeune individu le cinéma paraissait un art plat, une pratique plate, toujours il voyait sous l'action le drap tendu qui la supporte. Un handicap, en quelque sorte, l'effet possible d'une malformation. C'était pareil pour la télévision, il n'y percevait que le tube. La perso
Lequel filait bientôt son allure de croisière. A sa surprise, et pour la première fois peut-être de sa jeune vie, Toon oublia presque aussitôt l'existence de l'écran, il oublia sa surprise même tant il s'identifiait prodigieusement au chef rebelle, Paul en revanche, trop distrait, scrutait parfois sa montre sans distinguer l'heure, les vagues irrégulières du technicolor a
Les trois vrais comédiens sortirent donc de la salle, parmi la foule de réels figurants, dans l'ordre inverse de leur entrée. Vite ressaisi de ses émotions, Toon s'était aussitôt posté dans le hall du cinéma, surveillant Paul qui se retournait vers la jeune dame grise, son cœur battant retenant la porte battante sur son passage. Paul inspira d'abord profondément, puis il la rejoignit, vint tout près d'elle, trop près sans ambiguïté. Excusez-moi, s'enraya sa voix. Elle tourna vers lui ses yeux surpris, d'émail bleu-gris, ornés de jaillissements d'or sur le pourtour de la pupille, comme la couro
– Vous ne vous souvenez pas de moi?