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On était content de se trouver. Le capitaine congratulait le duc, le récit de la tempête impressio

– Bon, dit Pons, la ville on n'a pas vu grand-chose, on arrive juste. Peut-être on aurait le temps de jeter un coup d'oeil, quand même. Les pyramides, par exemple, est-ce que c'est loin?

Mais on repartirait le soir même, et le soleil fléchissait déjà: les hommes revinrent l'un après l'autre, fatigués mais contents, chacun sur son vélo. De très loin, on vit approcher Darousset qui pédalait à toute allure; dressé en danseuse il franchit la passerelle sans freiner, comme un tremplin au bout duquel, après une brève hyperbole, son engin s'effondra dans le fracas. Garlo

Deux cabines jouxtant celle de Paul furent attribuées à Bob et Pons, assez éprouvés dans l'avion par quelques zones de turbulence. Paul ne s'étant pas bien remis, quant à lui, des phénomènes symétriques de l'humide nuit dernière, tout le monde se coucha tôt. Ensuite la vie reprit à bord comme les jours précédents, vite lassante lorsque la mer se tient trop bien; à trois l'on pouvait néanmoins recourir à des jeux. On se retrouvait au carré pour dîner, après quoi le capitaine ne refusait pas de faire le quatrième au stud-poker.

Tenant ses douze nœuds de croisière, le Boustrophéd on enfila la mer Rouge après quoi le cap fut mis sur Colombo, prochaine escale. Rien de remarquable, rien de notable ne se manifesta; chaque soir, sur le livre de bord, les officiers contresignaient le néant. Quand même, de brèves altercations continuaient d'opposer Garlo

Par le hublot entrouvert, des bruits de voix leur parvinrent donc au moment où le duc allait tenter un carré de quatre sur une base de brelan. Il suspendit son geste, on se regarda. Dehors, Garlo

– Le cinq, fit-il, donc je rejoue. C'est le cinq, je peux rejouer.

– Non, dit Paul, on n'a pas dit comme ça. Ça te do

– Certes, se souvint le duc, mais au bout de huit handicaps on a le droit de rejouer. Justement j'en avais sept. Ça aussi, on l'a dit.

– On l'avait dit, oui, mais ensuite on a dit que non.

– Pourquoi non, s'indigna le duc.

– Parce que ça complique, fit Paul plaintivement, ça complique beaucoup trop.

– Tu es déloyal, conclut Pons.

Ce qui devait rester inscrit dans les mémoires comme l'événement majeur de l'odyssée du Boustrophédon se produisit au soir du neuvième jour en mer, peu après l'escale de Colombo. On avançait aimablement dans le golfe du Bengale, la météorologie était au mieux. Pons avait profité un moment, sur le pont, de la tendresse de l'air avant de rejoindre Illinois. Paul et Bob arrivèrent peu après, alors que le duc doublait l'apéritif; le capitaine souriait avec douceur, on n'attendait plus que le second pour dîner. Comme son retard se prolongeait, on prit place autour de la table, Pons à côté de Paul. Son verre vidé, le duc se resservit aussitôt, se tourna vers son neveu:

– Tu crois que j'y vais trop fort, c'est ça. Tu trouves que j'exagère, dis-le tout de suite.

– Je ne sais pas, dit Paul, tu bois toujours autant?

– Tous les coloniaux, mon petit, tous les coloniaux.

La porte alors s'ouvrit sur Garlo

– La porte, voyons, Garlo

Observant une variété de garde-à-vous, le second ne réagit pas à l'invite. Une sole

– Je ne suis pas seul, parvint-il à produire. Il y a les autres qui sont là.

Sa voix véhiculait quelque chose de broyé, comme réduite à son résidu, filtrée par un vocoder. Il avança d'un pas, robotique; Sapir en effet paraissait derrière lui, suivi de Gomez et Darousset qui paraissaient un peu effrayés par eux-mêmes. Garlo

– C'est-à-dire qu'ils m'ont demandé, en tant que délégué – ils ne sont pas contents, n'est-ce pas.

Il s'interrompit, tirant de sa poche un papier. Le capitaine agita une main évasive.

– Allez-y, Garlo

– De toute façon ce n'est pas tenable, soliloqua le second en tournant le papier dans ses mains. Je l'ai dit que ce n'est pas normal, en tant que lieutenant, de parler au nom de l'équipage. Je l'ai toujours dit. Enfin bon, puisque c'est eux qui veulent.

Tous regardaient Garlo

Sa lecture achevée, Garlo

– C'est exagéré, Garlo

Voyant que son oncle se proposait d'intervenir, Paul posa une douce main dissuasive sur son avant-bras. C'est embêtant, disait Garlo

– Une petite ouverture, insista-t-il, un geste. Vous cédez sur un point, un tout petit point. Parfois l'esprit s'apaise avec un petit point.

– Ne soyez pas imbécile, fît le capitaine sans hargne. Dites aux gars de reprendre le travail et venez vous asseoir. C'est tout froid, maintenant.

Sans relever la tête, le second se remit à fouiller dans sa poche, d'où il finit par extraire un minuscule engin de quatrième catégorie, quelque chose comme un Browning Baby pour dames. Vérifiant discrètement qu'il le tenait dans le bon sens, il le dirigea vers Illinois, puis d'un mouvement circulaire vers les trois passagers consternés. Mais il n'avait pas l'air crédible avec son petit objet, on aurait dit qu'il voulait le vendre. Sa salive avalée: allons-y, fit-il non sans effort: instantanément des objets contondants fleurirent entre les mains de sa souriante escorte. Les passagers eurent un sursaut, mais Illinois remuait juste ses épaules et réglait sa visière en se retournant vers son assiette.

– Je me vois contraint, dit Garlo

Illinois plantait sa fourchette dans le pâté, empalant sans répondre un demi-cornichon du même coup.

– J'ai l'équipage avec moi, développa le second, ça ne peut pas se discuter. C'est eux qui veulent, n'est-ce pas. On ne peut pas s'y opposer.

– Vous perdez l'esprit, Garlo

– Il est avec nous, s'écria le second de plus en plus nerveux, Lopez est avec nous.

– De nos jours, fit le capitaine dans sa serviette, vous ne vous rendez pas compte, enfin. Vous n'avez plus aucune notion de rien. C'est de la mutinerie, ça n'a pas d'autre nom, c'est irréaliste. C'est complètement irréaliste.