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Son ton était si naturel que j'étais presque sur le point de m'excuser, pris au dépourvu et me sachant fort capable de telles erreurs: la serrure ne se trouvait pas fermée à clef, ni le verrou mis, j'avais dû me tromper de porte, et ces chambres se ressemblent tant, toutes organisées sur le même modèle… Mais l'autre ne me laisse pas le temps de m'expliquer, et une sorte de sourire méchant passe sur sa figure ombrageuse, tandis qu'il me déclare, en français cette fois:

«Je te reco

– Etes-vous vraiment Walther von Brücke? Et vous habitez cet hôtel?

– Tu dois bien le savoir, puisque tu m'y cherches!»

Il se met à rire, mais de façon déplaisante et sans gaieté, avec une sorte de mépris, d'aigreur, ou de vieille haine immémoriale tout à coup resurgie:

«Markus! Ce Markus maudit, le fils chéri de notre mère, celle qui a choisi de m'abando

Je n'ai plus qu'une idée dans ma pauvre tête: je dois coûte que coûte éliminer l'intrus pour de bon. L'expulser d'ici ne suffirait pas, il faut le faire disparaître à jamais. L'un de nous deux est en trop dans cette histoire. Je me dirige, en quatre pas résolus, vers ma pelisse toujours accrochée à son champignon de bois verni. Mais je découvre alors que les deux poches latérales en sont vides: le pistolet n'y est pas… Où ai-je pu le ranger? Je me passe une main sur le visage, ne sachant plus même où je suis, ni qui, ni quand, ni pourquoi…

Lorsque je rouvre les yeux vers W, toujours assis dans son lit à la couette rabattue sur les jambes, je vois qu'il tient calmement le Beretta bien d'aplomb, avec ses deux mains jointes comme dans les films, les bras raidis et tendus en avant, le canon braqué en direction de ma poitrine. Sans doute avait-il caché l'arme sous son oreiller en prévision de ma venue. Et peut-être faisait-il semblant de dormir.

Il dit, en détachant bien les mots: «Oui, je suis Walther, et je colle à toi comme une ombre depuis que tu es monté dans le train, au départ d'Eisenach, te suivant ou te devançant selon d'où vient la lumière… Ton ami Pierre Garin a besoin de moi ici, un besoin absolu, pour des affaires autrement importantes. En échange, il m'a fourni ce rendez-vous avec toi, Markus dit Ascher, dit Boris Wallon, dit Mathias Franck… Maudit! (Sa voix se fait soudain plus menaçante.) Cent fois maudit! Tu as tué le père! Tu as fait l'amour avec sa jeune épouse, sans même savoir qu'elle m'appartient désormais, et tu as convoité sa fille, une enfant!… Mais je vais aujourd'hui me débarrasser de toi, puisque tu as terminé ton rôle.»

Je vois ses doigts qui bougent imperceptiblement sur la détente. J'entends le bruit assourdissant de l'explosion qui éclate dans ma poitrine… Ça ne me fait pas mal, seulement un effet inquiétant de dévastation. Mais je n'ai plus de bras, ni de jambres, ni de corps. Et je sens l'eau profonde qui m'emporte, me submerge, entre dans ma bouche avec un goût de sang, tandis que je commence à perdre pied… [15]

Le calme, le gris… Et sans doute, bientôt, l'i

[15] Note 14 – Voilà, c'est fini.

J'étais en état de légitime défense. Dès qu'il a sorti le pistolet automatique d'une poche de sa pelisse, suspendue au mur, je me suis levé d'un bond et précipité sur lui, qui ne s'attendait pas à une réaction préventive aussi rapide. Je n'ai pas eu trop de peine à lui arracher son arme, et j'ai fait ensuite un bond en arrière… Mais il avait eu le temps de débloquer le système de sécurité… Le coup est parti tout seul… Tout le monde me croira, évidemment. Ses empreintes digitales fraîches sont inscrites partout sur l'acier bleui. Et la police berlinoise a trop besoin de mes services. Je pourrais même, comme preuve supplémentaire de ma situation périlleuse face à un agresseur armé, faire tirer à celui-ci une première balle maladroite au cours de notre brève lutte… qui aurait par exemple atteint le mur derrière moi, ou bien la porte…

C'est à ce moment-là que, me retournant vers cette issue qui do

Tandis que je réfléchis, aussi vite que le commande l'urgence, à cette configuration actuelle dont j'ai perdu les contrôles, passant en revue précipitée plusieurs solutions, toutes inapplicables, je me rends compte que les deux visages jumeaux sont en train de s'estomper, dans un imperceptible mouvement de recul. Celui de droite, déjà, ne se devine plus qu'à peine, devenant un vague reflet de l'autre, pâli et légèrement en arrière… Au bout d'à peine une minute, Franz et Joseph Mahler ont disparu, comme fondus au noir. Je pourrais presque croire à une hallucination, si du moins je n'entendais distinctement leurs pas lourds qui s'éloignent sans hâte le long du corridor, puis sur les marches successives de l'escalier descendant à la salle commune.

Qu'ont-ils vu exactement? Lorsque j'ai découvert leur double silhouette, j'avais déjà rejeté l'arme sur les draps. Et le lit, d'une bo

Tout à coup, je suis assailli par une évidence: c'est Pierre Garin lui-même qui m'a trahi. Il prétendait que les deux frères seraient absents toute la soirée, et jusque tard dans la nuit, retenus par une réunion de mise au point du NKGB, en secteur soviétique. Rien de tel évidemment n'était prévu pour eux, car, en même temps, il leur dévoilait au contraire le lieu et le moment de mon intervention décisive: à l'hôtel des Alliés, juste après le départ de la police berlinoise. Par malheur, je ne pouvais rien contre ces doubles agents doubles qui travaillent à mi-temps pour la CIA et jouissent donc de toutes les protections possibles… Quant à la belle Io, quel pourrait être son rôle dans ce stratagème compliqué? Tous les soupçons semblent désormais permis…

J'en étais là de mes supputations inquiètes, quand deux infirmiers militaires de l'hôpital américain sont entrés dans la chambre, d'un pas ferme et rapide. Sans jeter un regard vers moi ni m'adresser la parole, comme si perso