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Le débarquement dans le Midi coupa court à mon projet de parachutage. J'obtins immédiatement un ordre de mission tonitruant et impératif du général Corniglion-Molinier et avec l'aide des Américains – mon document portait, selon la formule habilement trouvée par le général lui-même, la mention: «Mission urgente de récupération» – je fus transporté de jeep en jeep jusqu'à Toulon; à partir de là, ce fut un peu plus compliqué. Mon ordre de mission péremptoire m'ouvrait cependant toutes les routes, et je me souviens de la remarque de Corniglion-Molinier, lorsqu'avec sa gentillesse toujours un peu sardonique il m'eut signé le document et que je le remerciai:

– Mais c'est très important pour nous, votre mission. C'est très important, une victoire…

Et l'air lui-même avait autour de moi une ivresse triomphale. Le ciel paraissait plus proche, plus conciliant, chaque olivier était un signe d'amitié et la Méditerranée venait vers moi par-dessus les cyprès et les pins, par-dessus les barbelés, les canons et les chars bousculés comme une nourrice retrouvée. J'avais fait prévenir ma mère de mon retour par dix messages différents qui avaient dû converger sur elle de tous côtés quelques heures à peine après l'entrée à Nice des troupes alliées. Le B.C.R.A. avait même transmis un message en code pour le maquis, huit jours auparavant. Le capitaine Vanurien, qui avait été parachuté dans la région deux semaines avant le débarquement, devait entrer en rapport avec elle immédiatement et lui dire que j'arrivais. Les camarades anglais du réseau Buckmaster m'avaient promis de veiller sur elle pendant les combats. J'avais beaucoup d'amis et ils comprenaient. Ils savaient bien qu'il ne s'agissait ni d'elle, ni de moi, mais de notre vieux compagno

Des G. I. noirs, assis sur les pierres, avec des sourires si grands et étincelants qu'ils en paraissaient éclairés de l'intérieur, comme si la lumière leur venait du cœur, levaient les mitraillettes en l'air à notre passage, et leur rire amical avait toute la joie et le bonheur des promesses tenues:

– Victory, man, victory!

Victoire, homme, victoire! Nous reprenions enfin possession du monde et chaque tank renversé ressemblait à la carcasse d'un dieu abattu. Des goumiers accroupis, aux visages aigus et jaunes sous le turban du chèche, faisaient cuire un bœuf entier sur un feu de bois; dans les vignes bouleversées, une queue d'avion était plantée comme une épée brisée, et, parmi les oliviers, sous les cyprès, des casemates de ciment borgnes, un canon mort pendait parfois avec son œil bête et rond de vaincu.

Debout, dans la jeep, dans ce paysage où les oliviers, les vignes, les orangers semblaient accourus de toutes parts pour m'accueillir, et où les trains renversés, les ponts écroulés, les barbelés tordus et emmêlés comme des haines mortes étaient à chaque tournant balayés par la clarté, ce fut seulement sur les pontons du Var que je cessai de voir les mains et les visages, que je ne cherchai plus à reco

Je devrais interrompre ici ce récit. Je n'écris pas pour jeter une ombre plus grande sur la terre. Il m'en coûte de continuer et je vais le faire le plus rapidement possible, en ajoutant vite ces quelques mots, pour que tout soit fini et pour que je puisse laisser retomber ma tête sur le sable, au bord de l'Océan, dans la solitude de Big Sur où j'ai essayé en vain de fuir la promesse de finir ce récit.

A l'Hôtel-Pension Mermonts où je fis arrêter la jeep, il n'y avait perso

Mais elle savait bien que je ne pouvais pas tenir debout sans me sentir soutenu par elle et elle avait pris ses précautions.

Au cours des derniers jours qui avaient précédé sa mort, elle avait écrit près de deux cent cinquante lettres, qu'elle avait fait parvenir à son amie en Suisse. Je ne devais pas savoir – les lettres devaient m'être expédiées régulièrement – c'était cela, sans doute, qu'elle combinait avec amour, lorsque j'avais saisi cette expression de ruse dans son regard, à la clinique Saint-Antoine, où j'étais venu la voir pour la dernière fois.

Je continuai donc à recevoir de ma mère la force et le courage qu'il me fallait pour persévérer, alors qu'elle était morte depuis plus de trois ans.

Le cordon ombilical avait continué à fonctio

C'est fini. La plage de Big Sur est vide sur cent kilomètres, mais lorsque je lève parfois la tête, je vois des phoques sur l'un des deux rochers devant moi, et sur l'autre, des milliers de cormorans, de mouettes et de pélicans, et parfois aussi le jet d'eau des baleines qui passent au large, et lorsque je reste ainsi une heure ou deux immobile sur le sable, un vautour se met à tourner lentement au-dessus de moi.

Il y a bien des a

Je n'ai pas été vaincu loyalement.

J'ai les cheveux griso

Sans doute ai-je manqué de fraternité. Sans doute n'est-il pas permis d'aimer un seul être, fût-il votre mère, à ce point.

Mon erreur a été de croire aux victoires individuelles. Aujourd'hui que je n'existe plus, tout m'a été rendu. Les hommes, les peuples, toutes nos légions me sont devenus alliés, je ne parviens pas à épouser leurs querelles intestines et demeure tourné vers l'extérieur, au pied du ciel, comme une sentinelle oubliée. Je continue à me voir dans toutes les créatures vivantes et maltraitées et je suis devenu entièrement inapte aux combats fratricides.

Mais pour le reste, qu'on veuille bien regarder attentivement le firmament, après ma mort: on y verra, aux côtés d'Orion, des Pléiades ou de la Grande Ourse, une constellation nouvelle: celle du Roquet humain accroché de toutes ses dents à quelque nez céleste.

Il m'arrive même encore d'être heureux, comme ici, ce soir, étendu sur la plage de Big Sur, dans le crépuscule gris et vaporeux, alors que le cri lointain des phoques me parvient des rochers et qu'il me suffit de lever à peine la tête pour voir l'Océan. Je l'écoute très attentivement et j'ai toujours l'impression que je suis sur le point de comprendre ce qu'il cherche à me confier, que je vais enfin briser le code et que le murmure insistant, incessant du ressac, essaye, presque avec véhémence, de me dire quelque chose, de me do

Dans ma main gauche, je serre la médaille d'argent du champio

On peut me voir encore souvent ôter ma veste et me jeter soudain sur le tapis, me plier, me déplier et me replier, me tordre et me rouler, mais mon corps tient bon et je ne parviens pas à m'en dépêtrer, à repousser mes murs. Les gens croient en général que je fais seulement un peu de gymnastique et un grand hebdomadaire américain a publié sur deux pages ma photo en plein exercice, comme un exemple digne d'être suivi.

Je n'ai pas démérité, j'ai tenu ma promesse et je continue. J'ai servi la France de tout mon cœur, puisque c'est tout ce qui me reste de ma mère, à part une petite photo d'identité. J'écris aussi des livres, j'ai fait carrière et je m'habille à Londres, comme promis, malgré mon horreur de la coupe anglaise. J'ai même rendu de grands services à l'humanité. Une fois, par exemple, à Los Angeles, où j'étais alors Consul Général de France, ce qui impose évidemment certaines obligations, en entrant un matin dans le salon, j'ai trouvé un oiseau-mouche qui était venu là en toute confiance, sachant que c'était ma maison, mais qu'un coup de vent, en fermant la porte, avait empriso