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CHAPITRE XXXVII

A bord de l'Arundel Castle, il y avait une centaine de jeunes Anglaises de bo

Un soir, j'étais sorti sur le pont et, accoudé au bastingage, je regardais le sillage phosphorescent du navire, lorsque j'entendis quelqu'un venir vers moi à pas de loup et une main saisit la mie

– Tu n'as plus rien écrit depuis des mois, me disait-elle avec reproche.

– Il y a la guerre, non?

– Ce n'est pas une raison. Il faut écrire. Elle soupirait.

– J'ai toujours voulu être une grande artiste. Mon cœur se serrait.

– T'en fais pas, maman, lui disais-je. Tu seras une grande artiste, tu seras célèbre. Je m'arrangerai.

Elle se taisait un peu. Je voyais presque sa silhouette, la trace de ses cheveux blancs, la pointe rouge de sa gauloise. Je l'inventais autour de moi avec tout l'amour et toute la fidélité dont j'étais capable.

– Tu sais, je dois te faire un aveu. Je ne t'ai pas dit la vérité.

– La vérité sur quoi?

– Je n'ai pas vraiment été une grande actrice, une tragédie

– Je sais, lui disais-je, doucement. Tu seras une grande artiste, je te le promets. Tes œuvres seront traduites dans toutes les langues du monde.

– Mais tu ne travailles pas, me disait-elle, tristement. Comment veux-tu que cela arrive, si tu ne fais rien?

Je me mis à travailler. Il était difficile, sur le pont d'un bateau en pleine guerre, ou dans une minuscule cabine partagée avec deux camarades, de s'atteler à une œuvre de longue haleine, aussi décidai-je d'écrire quatre ou cinq nouvelles, dont chacune célébrerait le courage des hommes dans leur lutte contre l'injustice et l'oppression. Une fois les nouvelles terminées, je les intégrerais dans le corps d'un vaste récit, une sorte de fresque de la Résistance et de notre refus de soumission, en faisant raconter ces histoires par un des perso

– Tolstoï! me dit-elle, très simplement. Gorki! Et puis, par courtoisie envers mon pays, elle ajouta:

– Prosper Mérimée!

Elle me parlait, au cours de ces nuits, avec plus d'abandon et plus de confiance qu'au cours de nos nuits passées. Peut-être parce qu'elle s'imaginait que je n'étais plus un enfant. Peut-être simplement parce que la mer et le ciel aidaient aux confidences et que rien ne paraissait laisser de trace autour de nous, sauf le sillage blanc, lui-même éphémère dans le silence. Peut-être aussi parce que je partais me battre pour elle et qu'elle voulait do

– La France est ce qu'il y a de plus beau au monde, disait-elle avec son vieux sourire naïf. C'est pour cela que je veux que tu sois un Français.

– Eh bien, ça y est, maintenant, non? Elle se taisait. Puis elle soupirait un peu.

– Il faudra que tu te battes beaucoup, dit-elle.

– J'ai été blessé à la jambe, lui rappelai-je. Tiens, tu peux toucher.

J'avançais la jambe avec le petit bout de plomb dans la cuisse. J'ai toujours refusé de me laisser enlever ce bout de plomb. Elle y tenait beaucoup.

– Fais attention, tout de même, me demandait-elle.

– Je ferai attention.

Souvent, au cours des missions qui précédèrent le débarquement, alors que les éclats et le souffle des explosions faisaient contre la carcasse de l'avion un bruit de ressac, je pensais aux paroles de ma mère «Fais attention!» et je ne pouvais m'empêcher de sourire un peu.

– Qu'est-ce que tu as fait avec ta licence en droit?

– Tu veux dire avec le diplôme?

– Oui. Tu ne l'as pas perdu?

– Non. Il est quelque part dans ma valise. Je savais bien ce qu'elle avait à l'esprit. La mer dormait autour de nous et le bateau suivait ses soupirs. On entendait le sourd battement des machines. J'avoue franchement que je craignais un peu l'entrée de ma mère dans le monde diplomatique dont cette fameuse licence en droit devait, selon elle, m'ouvrir un jour les portes. Il y avait dix ans, maintenant, qu'elle astiquait soigneusement tous les mois notre vieille argenterie impériale, en prévision du jour où il me faudrait «recevoir». Je ne co

– Ne t'en fais pas, m'assura-t-elle. Je sais recevoir.

– Écoute, maman, il ne s'agit pas de ça…

– Si tu as honte de ta mère, tu n'as qu'à le dire.

– Maman, je t'en prie…

– Mais il faudra beaucoup d'argent. Il faut que le père d'Ilona lui do