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XI DON CÉSAR ET GIRALDA
Après avoir vidé leurs coupes d’un trait, comme il était de rigueur, ils se rassirent en face l’un de l’autre, et:
– Chevalier, dit Cervantès avec simplicité, je n’ai pas besoin de vous dire, n’est-ce pas? que je vous suis tout acquis.
– J’y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.
Et d’une poignée de main, ils scellèrent le pacte de leur amitié.
Cependant le patio s’était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d’assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons rafraîchissantes qu’ils venaient de commander.
– Par la Trinité Sainte! disait l’un, savez-vous, seigneurs, que Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?
– Plus de distractions, plus d’autodafés, plus de corridas, plus rien… que l’e
– El Torero, don César, disparu… retiré dans les ganaderias de la Sierra… en proie à un de ces accès d’humeur noire qui le pre
– La Giralda invisible…
– Tout nous manquait à la fois.
– Heureusement, notre sire le roi vient d’arriver. Tout cela va changer enfin.
– Vive Dieu! nous allons donc avoir un peu de bon temps!
– Le roi organise une battue… nous allons chasser le juif et le Maure!… Par le corps du Christ! les coups d’estoc et de taille vont pleuvoir!
– Sans compter les grillades qu’on fera de ceux qui, par hasard, auront échappé aux canons et aux mousquets!
– Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.
– El Torero ne nous boudera plus et nous do
– Sans compter les petits profits que nous retirerons de l’expédition!
– Après le roi, seigneur, après le roi et les grands de la cour!…
– Bah! laissez donc, si vaste que soit l’appétit de notre sire le roi et de ses grands, les richesses des mécréants maudits sont assez considérables pour que nous trouvions, Dieu merci! à glaner notre part.
– Nous allons revivre!
Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d’énormes éclats de rire, soulignées de rudes coups de poing sur la table. Ils étaient dans la jubilation et ils tenaient à le faire voir.
– En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d’après ce que j’entends, cette croisade, comme toute croisade qui se respecte, n’est qu’une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu’au dernier de ces… braves, espère tirer un ho
– N’est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantès en haussant les épaules.
– Qu’est-ce que ce Torero dont ils parlent?
Les traits mobiles de Cervantès prirent une expression de gravité et de mélancolie qui frappa vivement le chevalier.
– Il s’appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n’a jamais co
– Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est tellement pressé d’argent qu’il ne dédaigne pas de se mettre à la tête d’une armée de détrousseurs?
Cervantès secoua la tête, et:
– La question d’argent, la répression de l’hérésie, les exécutions en masse… s’il n’y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres et généraux… Tout cela n’est que prétexte pour masquer le véritable but, que nul ne co
– Pardieu! je me disais aussi qu’il devait y avoir autre chose de plus grave, là-dessous! s’écria Pardaillan.
Et avec une sorte de curiosité:
– Voyons, est-ce qu’Élisabeth d’Angleterre menacerait d’envahir l’Espagne?… Voilà qui avancerait singulièrement les affaires du roi Henri! Non… Tant pis! morbleu!… Est-ce que des hommes de cœur, résolus enfin à briser le joug de fer sous lequel tout un peuple agonise, auraient fomenté quelque révolte bien organisée! Est-ce que quelque terrible complot…
– Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!… Cette expédition formidable, dans laquelle des milliers d’i
– Oh! diable!… s’exclama Pardaillan hérissé. C’est donc un tranche-montagne? Quelque conspirateur enragé? Quelque puissant perso
– C’est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n’a pas de nom, pas de fortune – car s’il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu’il a choisi, ce qu’il gagne appartient plus aux malheureux qu’à lui-même. C’est un homme qui, lorsqu’il ne descend pas dans l’arène, passe son existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce n’est ni un conspirateur, ni un perso
– C’est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur…
– Lui-même, chevalier.
– Je comprends maintenant que vous me disiez que je l’aimerais quand je le co
Cervantès jeta un coup d’œil soupço
– C’est, dit-il, le fils de l’infant don Carlos, mort assassiné, il y a vingt-deux ans.
– Le petit-fils du roi Philippe!… L’héritier, alors, de la couro
Silencieusement, Cervantès approuvait de la tête.
– C’est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre diable… Il y a, là-dessous, quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan, rêveur.
– Si le prince – nous pouvons lui do
– Et lui?…
– Rien!… il ne sait rien.
– Et s’il savait, voyons, vous qui paraissez le co
Cervantès haussa les épaules:
– Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D’abord parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que même s’il savait, il se soucierait fort peu de la couro
– Ah! ah! fit Pardaillan, dont l’œil pétilla. Pourquoi?
– Le prince a une nature d’artiste, ardente et généreuse, et de plus il est amoureux fou de la Giralda.
– Corbleu! Il me plaît, votre prince!… Mais s’il est si féru d’amour pour cette Giralda, que ne l’épouse-t-il?
– Hé! il ne demande que cela!… Malheureusement, la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l’Espagne.
– Eh bien, qu’il l’épouse ici… Ce ne sont pas les prêtres qui manquent pour bénir cette union, et quant au consentement de la famille, puisqu’il ne se co
– Mais, fit Cervantès, vous ignorez que la Giralda est bohémie
– Qu’est-ce que cela fait?
– Comment, qu’est-ce que cela fait? Et l’Inquisition?…
– Ah çà! cher ami, voulez-vous me dire ce que l’Inquisition vient faire là-dedans?
– Comment! fit Cervantès stupéfait… La Giralda est bohémie
[11] Rondache: bouclier de forme ronde.