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– En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!… Si vous êtes venu ici dans l’intention de contrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux… Dissimulez, mettez un masque impénétrable sur votre visage car, ici, vous ne verrez que des masques recouverts de cagoules… Observez vos paroles, vos gestes, vos pensées, car ici, l’enfant à qui vous jetterez un os, l’oiseau qui vous frôlera de son souffle, tout, tout, tout ira vous trahir et vous dénoncer au Saint-Office… Si vous êtes venu en e

– Diable, mon cher, vous m’impressio

– Juana, seigneur.

– Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées d’oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma foi!… Ah! pendant que vous y êtes, voyez donc si, en cherchant bien, votre estimable père ne nous trouvera pas quelque autre bouteille de ce saumurois que j’affectio

– Don Quichotte! murmura Cervantès.

Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et le vin demandés et se retirait de son pied léger.

– Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantès?… dit Pardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.

Cervantès le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement la tête.

À ce moment ils se trouvaient seuls dans le patio.

– Savez-vous ce que c’est que le roi Philippe? reprit Cervantès, toujours à voix basse.

– Je l’ai vu passer dans sa litière, il n’y a pas bien longtemps, et ma foi, l’impression qu’il m’a produite n’est guère à son avantage.

– Le roi, chevalier, c’est l’homme qui a fait trancher la tête à un de ses ministres, coupable d’avoir osé parler devant lui avant d’y être invité… C’est l’homme qui note minutieusement l’ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s’assurer que nulle main indiscrète n’est venue les toucher… C’est l’homme qui poursuit d’une haine implacable la femme qu’il a cessé d’aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot où il l’a fait jeter… C’est l’homme qui vient ici à la tête d’une armée pour meurtrir d’inoffensifs savants, de paisibles commerçants, coupables seulement d’adorer un autre dieu que le sien… et dont le véritable crime est de posséder d’immenses richesses, bo

– Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m’a été do

– Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantès avec admiration.

– Vous dites?

– Rien, chevalier, une idée à moi.

Et, gravement:

– Et pourtant, s’il n’y avait que le roi seul… ce ne serait rien…

– Comment! cher monsieur, il y a pis encore?… S’il en est ainsi, prenons des forces, mordieu!… Allons! tendez votre verre… À votre santé, monsieur de Cervantès!

– À votre santé, monsieur de Pardaillan! répondit Cervantès d’un air lugubre.

– Là! fit Pardaillan en posant son verre vide sur la table. Parlez maintenant, je suis curieux de savoir de quel monstre, plus monstrueux encore, vous allez me menacer maintenant.

– L’Inquisition! dit Cervantès dans un souffle.

– Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire… Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant les moines!

– Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!

– Bon! Qu’est-ce que votre roi?… Une façon de faux moine couro

– Merveilleux! s’exclama Cervantès en frappant dans ses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte!

– Je ne co

– Ah! chevalier, dit Cervantès assombri, ne plaisantez pas!

Et, avec un accent de sourde terreur:

– Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que cet effroyable tribunal qu’on appelle le Saint-Office… car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux… Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l’on massacre en masse, ce pays, aujourd’hui, agonise lentement sous l’impitoyable étreinte d’un régime d’épouvante… oui, d’épouvante… et l’épouvante est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!… Dieu vous garde de jamais savoir ce que sont ce qu’ils appellent des casas santas: saintes maisons!… des cellules toujours bondées de victimes, des trous infects, privés d’air, de lumière… Vous ne savez pas enfin que, lorsqu’il ne se trouve pas de vivants pour assouvir son insatiable soif de sang humain, le tribunal va jusqu’à déterrer les morts pour les jeter au bûcher!… Et c’est à ce monstre que vous voulez vous heurter?… Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!

Et d’un coup sec Cervantès brisait la coupe placée devant lui.

– Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de Cervantès.

Et quand la coupe fut remplacée et remplie, lorsque Juana se fut retirée, Pardaillan se tourna vers Cervantès et:

– Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu’il avait dans ses moments d’émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez bien témoigner à l’étranger que je suis. Quand vous me co

– Ce qui veut dire que, malgré ce que je vous ai dit, vous persistez?

– Plus que jamais! dit simplement Pardaillan.

– Oh! superbe don Quichotte! admira Cervantès.

– Cependant, continua doucement Pardaillan, je dois à votre amitié une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous. Mais une chose que vous ignorez peut-être, vous, et que je sais, moi, c’est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II et son Inquisition… et je sais encore qu’il est impossible que la France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.

– Pourquoi?

– Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.

– Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantès qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité pour enfourcher on ne savait quelle chimère.

– Je sais, continua Pardaillan – qui n’avait peut-être pas entendu – je sais que je risque ma vie dans cette entreprise, mais convenez que c’est bien peu de chose lorsqu’il s’agit du salut de millions d’êtres humains.

– Pensée digne de don Quichotte! s’émerveilla Cervantès.

Pardaillan le considéra une seconde avec une sorte d’attendrissement railleur, et le voyant perdu dans un rêve, il haussa les épaules en disant:

– S’il en est ainsi, corbacque! ce don Quichotte dont vous me rabattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou!

– Fou? Peut-être bien!… oui… c’est une idée que vous me do

Et tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s’inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et: