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– Quel est son genre?
– Ecoute, c'est un rustre. Tu as le droit d'être rustre avec un rustre. Et puis, ne descends pas, je t'en prie. J'ai peur quand tu es seul avec lui..
Je souris.
– Tu as moins peur quand tu es là pour me protéger?
A cet instant, un fracas épouvantable se fit entendre. Puis un autre semblable, ensuite un troisième. Le rythme nous confirma ce qui était en train de se passer: l'e
Juliette et moi, nous nous regardions comme des enfants enfermés dans le garde-manger d'un ogre. Aucune fuite n'était possible. Les pas lents et lourds se rapprochaient. J'avais laissé la porte ouverte, je ne songeai pas à la fermer: à quoi cette piètre défense eût-elle servi? Nous étions perdus.
Au moment même, j'étais conscient du ridicule de notre peur: en vérité, nous ne risquions rien de grave. Notre voisin était une plaie, certes, mais il ne nous causerait aucun dommage. Cela ne nous empêchait pas d'être terrifiés. Déjà, nous sentions sa présence. Pour jouer le jeu, je pris la main de la malade d'un air méditatif.
Il était là. Il regardait le tableau: le mari soucieux, assis au chevet de sa femme souffrante. Je simulai la surprise:
– Oh! Vous êtes monté?
Comme si le bruit de l'escalier m'avait permis de l'ignorer!
L'expression de son visage résistait à l'analyse. Il semblait à la fois outré de nos mauvaises manières et suspicieux: Juliette pourrait bien faire semblant d'être malade dans le seul but de manquer à son devoir de courtoisie envers lui.
Elle gémit, avec une gratitude comique: – Ah, docteur, comme c'est gentil à vous! Mais je crois que c'est un simple refroidissement.
Décontenancé, il vint lui poser la main sur le front. Je le regardais avec une sorte de stupeur: s'il examinait ma femme, il allait falloir que son cerveau fonctio
Sa grosse patte finit par se soulever. Monsieur Bernardin ne parlait pas. L'espace d'un instant, j'imaginai le pire.
– Alors, docteur?
– Rien. Elle n'a rien.
– Elle tousse, pourtant!
– Sans doute la gorge un peu enflammée. Mais elle n'a rien..
Cette phrase, qu'un médecin normal eût prononcée d'une voix rassurante, so
Je fis semblant de n'avoir rien remarqué.
– Merci, merci, docteur! Vous me soulagez. Combien vous dois-je?
Le payer pour avoir mis sa main sur le front de ma femme pourrait sembler étrange: je voulais surtout ne rien lui devoir.
Il haussa les épaules d'un air bourru. Et ce fut ainsi que je découvris un trait de caractère de notre tortio
Fidèle à son perso
Juliette et moi échangeâmes un regard incrédule: il n'allait quand même pas nous assaillir jusque dans notre chambre à coucher? La situation était aussi infernale que bloquée.
A supposer que j'eusse été capable de mettre quelqu'un à la porte, comment procéder avec lui? D'autant qu'il venait d'examiner gratuitement ma femme!
Cette dernière finit par hasarder:
– Docteur, vous… vous n'allez pas rester là?
Son expression morne prit une nuance choquée. Quoi! Qu'osait-on lui dire?
– Ce n'est pas un endroit pour vous recevoir. Et puis, vous allez vous e
Cela lui sembla admissible. Mais il eut ce propos accablant:
– Si je vais au salon, vous devez venir aussi.
Effondré, je tentai l'inutile:
– Je ne peux pas la laisser seule.
– Elle n'est pas malade.
Cela dépassait l'imagination! Je me contentai de répéter:
– Je ne peux pas la laisser seule!
– Elle n'est pas malade.
– Enfin, docteur, elle est fragile! A notre âge, c'est normal!
– Elle n'est pas malade.
Je regardai Juliette. Elle secouait la tête avec résignation. Si seulement j'avais eu la force de déclarer: «Malade ou pas malade, je reste avec elle! Sortez!» Il m'était do
Je me levai, vaincu, et descendis au salon avec monsieur Bernardin, laissant dans la chambre ma pauvre femme toussotante.
L'intrus s'écrasa dans son fauteuil. Il prit la tasse de the que j'avais préparée avant de monter. Il la porta à ses lèvres. Je jure qu'il me la tendit en disant:
– C'est froid, maintenant.
Je restai un instant décontenancé. Ensuite, un fou rire s'empara de moi: c'était énorme! Etre grossier à un point pareil, ce n'était pas concevable. Je riais, je riais et une demi-heure de crispation fondait dans cette hilarité.
Je pris la tasse des mains du gros monsieur que mon rire courrouçait et j'allai vers la cuisine.
– Je vous refais un thé tout de suite.
Quand il fut 6 heures, il partit. Je montai dans la chambre.
– Je t'ai entendu rire très fort.
Je lui racontai le coup du thé froid. Elle rit aussi. Après, elle sembla désemparée.
– Emile, qu'allons-nous faire?
– Je ne sais pas.
– Il faut ne plus lui ouvrir.
– Tu as vu ce qui s'est passé tantôt. Il cassera la porte, si je ne lui ouvre pas.
– Eh bien, il cassera la porte! Ce sera une merveilleuse occasion d'être brouillés avec lui.
– Mais la porte sera cassée. En hiver!
– Nous la réparerons.
– Elle sera cassée pour rien, car il n'y a pas moyen de se brouiller avec lui. D'ailleurs, il vaut mieux rester en bons termes: c'est notre voisin.
– Et alors?
– Il vaut mieux s'entendre avec son voisin.
– Pourquoi?
– C'est l'usage. Et puis, n'oublie pas que nous sommes seuls ici. En plus, il est médecm.
– Etre seuls, c'était ce que nous voulions. Tu dis qu'il est médecin; moi, je dis qu'il va nous rendre malades.
– N'exagère pas. Il est inoffensif.
– As-tu vu notre degré d'anxiété au bout de quelques jours? Dans quel état serons nous dans un mois, dans six mois?
– Peut-être arrêtera-t-il à la fin de l'hiver.
– Tu sais bien que non. Il viendra tous les jours, tous les jours, de 4 heures à 6 heures!
– Il se découragera peut-être.
– Il ne se découragera jamais.
Je soupirai.
– Ecoute, c'est vrai qu'il est embêtant. Pourtant, nous avons une belle vie, ici, non? C'est celle que nous avons toujours souhaitée. Nous n'allons pas nous la laisser empoiso
– Est-ce que c'est une raison pour se laisser envahir?
– La décence nous contraint de comparer notre vie à celle des autres. Notre existence est un rêve. J'aurais honte de protester.
– Ce n'est pas juste. Tu as travaillé quarante a
– Il ne faut pas raiso
– En quoi ceci nous empêche-t-il de nous défendre?
– De nous défendre contre un pauvre abruti, une brute avachie? Mieux vaut en rire, non?
– Je ne parviens pas à en rire.
– Tu as tort. Il est facile d'en rire. Désormais, nous rirons de monsieur Bernardin.
Le lendemain, Juliette était guérie. A 4 heures de l'après-midi, on frappa à la porte. J'allai ouvrir, le sourire aux lèvres. Nous avions décidé de l'accueillir avec toute la dérision qu'il méritait.
– Oh! Quelle surprise! m'exclamai-je en découvrant notre tortio
Il entra, l'air bougon, et me do
– Juliette, tu ne devineras jamais qui est là!
– Qui est-ce? demanda-t-elle du haut de l'escalier.
– C'est cet excellent Palamède Bernardin! Notre charmant voisin!
Ma femme descendit les marches avec allégresse.
– Le docteur? Çà alors!
A sa voix, j'entendais qu'elle se retenait de rire. Elle prit sa grosse patte entre ses mains jointes et la pressa sur son cœur.
– Ah, merci, docteur! Sentez, je suis guérie. C'est à vous que je le dois.
Le gros homme paraissait mal à l'aise. Il arracha sa main de celles de ma femme et marcha avec résolution jusqu'à son fauteuil.Il s'y laissa tomber.
– Désirez-vous une tasse de café?
– Oui.
– Que pourrais-je vous offrir d'autre? Savez-vous que vous m'avez sauvé la vie, hier? Qu'est-ce qui vous ferait plaisir?
Prostré, il ne répondit rien.
– Un gâteau aux amandes? De la tarte aux pommes?
Nous n'avions rien de tout cela à la maison. Je me demandais si Juliette n'exagérait pas. Au moins semblait-elle s'amuser. Elle continua son énumération d'entremets imaginaires:
– Un gros morceau de cake aux fruits confits? Une meringue? Du pudding écossais? Un miroir au cassis? Des éclairs au chocolat?
Je doutais même qu'elle eût déjà aperçu de tels desserts dans sa vie. Le médecin commençait à prendre son air courroucé. Après un long silence fâché, il dit:
– Du café!
Ignorant sa grossièreté, ma femme s'éto
– Rien, vraiment? Oh, comme c'est dommage. J'autais tant de plaisir à vous gâtér. Grâce à vous, je renais, docteur!
Légère comme une chevrette, elle courut à la cuisine. Qu'eût-elle fait si notre hôte avait accepté l'un des gâteaux? Goguenard, je vins m'asseoir près de lui.
– Mon cher Palamède, que pensez-vous de la taxinomie chinoise?
Il ne dit rien. Il n'eut même pas un moment d'éto
Je résolus d'être accablant:
– Borges est vertigineux à ce sujet. Ne m'en veuillez pas de citer ce passage si co