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VII
Landry ne pouvait pas deviner cette jalousie de son frère; car, de son naturel, il n'avait eu, quant à lui, jalousie de rien en sa vie. Lorsque Sylvinet venait le voir à la Priche, Landry, pour le distraire, le conduisait voir les grands bœufs, les belles vaches, le brebiage conséquent et les grosses récoltes du fermage au père Caillaud; car Landry estimait et considérait tout cela, non par envie, mais pour le goût qu'il avait au travail de la terre, à l'élevage des bestiaux, et pour le beau et le bien fait dans toutes les choses de la campagne. Il prenait plaisir à voir propre, grasse et reluisante, la pouliche qu'il menait au pré, et il ne pouvait souffrir que le moindre ouvrage fût fait sans conscience, ni qu'aucune chose pouvant vivre et fructifier fût délaissée, négligée et comme méprisée, comme les cadeaux du bon Dieu. Sylvinet regardait tout cela avec indifférence et s'éto
– Te voilà bien épris de ces grands bœufs; tu ne penses plus à nos petits taurins qui sont si vifs, et qui étaient pourtant si doux et si mignons avec nous deux qu'ils se laissaient lier par toi plus volontiers que par notre père. Tu ne m'as pas seulement demandé des nouvelles de notre vache qui do
– C'est vrai qu'elle est une bo
– Ça se peut, reprenait Sylvinet, mais pour être d'aussi bon lait et d'aussi bo
– Diantre! disait Landry, je crois bien que mon père échangerait pourtant de bon cœur, si on lui do
– Bah! reprenait Sylvinet en levant les épaules, il y a dans la joncière des arbres plus beaux que tous les vôtres, et tant qu'au foin, s'il est rare, il est fin, et quand on le rentre c'est comme une odeur de baume qui reste tout le long du chemin.
Ils disputaient ainsi sur rien, car Landry savait bien qu'il n'est point de plus bel avoir que celui qu'on a, et Sylvinet ne pensait pas à son avoir plus qu'à celui d'autrui, en méprisant celui de la Priche; mais au fond de toutes ces paroles en l'air, il y avait, d'une part l'enfant qui était content de travailler et de vivre n'importe où et comment, et de l'autre celui qui ne pouvait point comprendre que son frère eût à part de lui un moment d'aise et de tranquillité.
Si Landry le menait dans le jardin de son maître et que, tout en devisant avec lui, il s'interrompît pour couper une branche morte sur une pente ou pour arracher une mauvaise herbe qui gênait les légumes, cela fâchait Sylvinet, qu'il eût toujours une idée d'ordre et de service pour autrui au lieu d'être, comme lui, à l'affût du moindre souffle et de la moindre parole de son frère. Il n'en faisait rien paraître parce qu'il avait honte de se sentir si facile à choquer; mais au moment de le quitter, il lui disait souvent:
– Allons, tu as bien assez de moi pour aujourd'hui; peut-être bien que tu en as trop et que le temps te dure de me voir ici.
Landry ne comprenait rien à ces reproches-là. Ils lui faisaient de la peine et, à son tour, il en faisait reproche à son frère qui ne voulait ni ne pouvait s'expliquer.
Si le pauvre enfant avait la jalousie des moindres choses qui occupaient Landry, il avait encore plus fort celle des perso
Mais comme on n'est jamais dans la justice quand on se laisse manger le cœur par la jalousie, lorsque Landry venait à la Besso
Enfin, son amitié devint peu à peu si exigeante, et son humeur si triste, que Landry commençait à en souffrir et à ne pas se trouver heureux de le voir trop souvent. Il était un peu fatigué de s'entendre toujours reprocher d'avoir accepté son sort comme il le faisait et on eût dit que Sylvinet se serait trouvé moins malheureux s'il eût pu rendre son frère aussi malheureux que lui. Landry comprit et voulut lui faire comprendre que l'amitié, à force d'être grande, peut quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela et considéra même la chose comme une grande dureté que son frère lui disait; si bien qu'il commença à le bouder de temps en temps et à passer des semaines entières sans aller à la Priche, mourant d'envie pourtant de le faire, mais s'en défendant et mettant de l'orgueil dans une chose où jamais il n'aurait dû y en entrer un brin.
Il arriva même que, de paroles en paroles et de fâcheries en fâcheries, Sylvinet, prenant toujours en mauvaise part tout ce que Landry lui disait de plus sage et de plus ho
Cette mauvaiseté d'enfant chagrina grandement Landry. Il aimait le plaisir et la turbulence parce que, chaque jour, il devenait plus fort et plus dégagé. Dans tous les jeux, il était le premier, le plus subtil de corps et d'œil. C'était donc un petit sacrifice qu'il faisait à son frère, de quitter les joyeux gars de la Priche chaque dimanche, pour passer tout le jour à la Besso
Ces amusements-là n'étaient plus du goût de Landry, qui maintenant pratiquait ou aidait à pratiquer la chose en grand, et qui aimait mieux conduire un grand charroi à six bœufs que d'attacher une petite voiture de branchages à la queue de son chien. Il aurait souhaité d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer aux grandes quilles, vu qu'il était devenu adroit à enlever la grosse boule et à la faire rouler à point à trente pas. Quand Sylvinet consentait à y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans rien dire, tout prêt à s'e
Enfin, Landry avait appris à danser à la Priche et, quoique ce goût lui fût venu tard à cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait déjà aussi bien que ceux qui s'y pre
Sylvinet l'avait vu danser une fois et cela avait été cause d'un de ses plus grands dépits. Il avait été si en colère de le voir embrasser une des filles du père Caillaud qu'il avait pleuré de jalousie et trouvé la chose tout à fait indécente et malchrétie
Ainsi donc, chaque fois que Landry sacrifiait son amusement à l'amitié de son frère, il ne passait pas un dimanche bien divertissant, et pourtant il n'y avait jamais manqué, estimant que Sylvinet lui en saurait gré, et ne regrettant pas un peu d'e
Aussi, quand il vit que son frère, qui lui avait cherché castille dans la semaine, avait quitté la maison pour ne pas se réconcilier avec lui, il prit à son tour du chagrin et, pour la première fois depuis qu'il avait quitté sa famille, il pleura à grosses larmes et alla se cacher, ayant toujours honte de montrer son chagrin à ses parents et craignant d'augmenter celui qu'ils pouvaient avoir.
Si quelqu'un eût dû être jaloux, Landry y aurait eu pourtant plus de droits que Sylvinet. Sylvinet était le mieux aimé de la mère, et mêmement le père Barbeau, quoiqu'il eût une préférence secrète pour Landry, montrait à Sylvinet plus de complaisance et de ménagement. Ce pauvre enfant, étant le moins fort et le moins raiso