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Askof avait fait un signe à Lavobourg et, après avoir pris congé, s’était éloigné, disant qu’il n’avait pas un instant à perdre. Aussitôt Lavobourg fit:
– Ah! vous permettez! J’ai un mot à dire à Askof!
Et il quitta la pièce, refermant la porte sur Jacques et sur Sonia.
Alors Askof lui fit entendre de le suivre à pas de loup dans un petit corridor obscur qui, par derrière, rejoignait le mur du boudoir.
Là, il fit glisser une étoffe et lui désigna une fente dans la cloison à laquelle Lavobourg appliqua immédiatement un œil.
Ce qu’il vit ne fut point d’abord pour l’émouvoir:
Jacques et Sonia étaient debout tous deux. Jacques rangeait des papiers dans son portefeuille.
Puis ils échangèrent quelques mots insignifiants.
Enfin Jacques prononça:
– Et maintenant pour sortir, il faut que j’aille me redéguiser… Au revoir, Sonia…
Et il se pencha avec une extrême politesse sur la main qu’elle lui tendait. Mais comme il se relevait, elle lui prit la tête à pleines mains et lui planta sur les lèvres un baiser dont il se défendit à peine.
– Sonia, vous êtes folle! Vous êtes folle!
Et quand il put respirer:
– Et vous m’aviez promis d’être raiso
– Jacques, je vous adore!
– Vous savez bien que c’est défendu! pendant quarante-huit heures! À ce soir…
Et il disparut par la petite porte derrière le grand portrait en pied.
Sonia resta quelques secondes immobile.
– Mais c’est vrai, que je suis folle!
Et tout à coup, elle murmura:
– Je ne pense plus à Lavobourg, moi! Où donc est-il passé?
Elle le trouva dans le fumoir, fumant comme un sapeur.
– Quelle tabagie! s’exclama-t-elle… je croyais que vous ne fumiez plus de cigare! et vous prenez de l’alcool, maintenant?
Lavobourg était étendu sur un divan et s’était fait servir une fine champagne.
Lavobourg stupéfia, cet après-midi-là, Sonia Liski
Il ne s’éto
À six heures, le valet de chambre de Lavobourg, sur un coup de téléphone de son maître, vint avec une valise l’habiller.
Sonia avait dit en riant à son ami qu’il était son priso
En secret, il glissa un pli à son valet de chambre qui reçut la commission de courir chez Hérisson. Le valet de chambre le quitta et revint le trouver presque immédiatement. Au moment de sortir de l’hôtel, on lui avait fermé la porte au nez et deux individus l’avaient assez grossièrement invité à venir faire une partie de cartes avec eux, dans la loge du concierge.
– C’est bien, Jean, fit Lavobourg en reprenant le pli: qu’il mit dans sa poche, allez jouer aux cartes, mon ami, et ne faites ici que ce que l’on vous permettra de faire. Vous êtes aujourd’hui aux ordres de Mlle Liski
Lavobourg alla trouver sa belle maîtresse et lui fit part de l’incident, sans en montrer, du reste, aucune méchante humeur.
– Vous faites bien de ne pas vous froisser, mon ami, lui dit Sonia. La consigne est générale. Le secret est dans cette maison. On ne doit plus en sortir… qu’avec moi! Askof va venir tout à l’heure. Bien que je vous recommande de ne rien lui dire qui ne soit absolument nécessaire, lui non plus ne nous quittera plus.
Et comme Askof entrait justement:
– Voici le baron! Eh bien! partons! Où allons-nous dîner?
Ils allèrent dîner au bois, puis ils passèrent une heure dans un petit théâtre à la mode. Partout, ils firent sensation. D’abord, Sonia était très en beauté et on admirait aussi «l’abatage» de Lavobourg que quelques-uns croyaient déjà sous les verrous.
Dès dix heures du soir, au Grand Parc, et dans les dancings, c’était une trépidation étourdissante et continue. Paris s’était mis là à virer, à tourner, à fox-trotter, à tanguer.
On jouissait de l’heure, dans la terreur du lendemain. Allait-on périr? Allait-on être sauvé? En attendant, dansons!
Et les modes, comme aux pires temps du Directoire, do
C’étaient, dans la corbeille des loges, des Flores, des Hébés, des Grecques, des Orientales. Mais la plus belle et la plus admirée, ce soir-là, était, entre Lavobourg et le baron d’Askof, qui avaient la fièvre de ce merveilleux voisinage autant que de leur vengeance prochaine, c’était la belle Sonia.
Quand elle apparut dans sa loge et qu’elle laissa tomber son manteau, il y eut un murmure d’admiration.
Parmi ceux qui la dévisageaient avec le plus d’assiduité étaient trois perso
C’étaient trois braves bourgeois qui ne devaient guère être habitués du lieu.
Ils paraissaient être plus offusqués par tout ce qu’ils voyaient que transportés d’enthousiasme! et la toilette de Sonia en particulier semblait exciter leurs critiques.
L’un d’eux fixait même l’artiste avec effronterie. Elle tourna la tête et ne s’occupa plus de ces trois imbéciles qui ne savaient point rendre hommage à la beauté quand celle-ci fait la grâce aux passants de lui montrer un peu de ses aimables secrets.
– Détourne la tête, courtisane éhontée, fit M. Barkimel à mi-voix, assez prudemment pour n’être entendu que de ses voisins, rougis si tu le peux encore, du scandale que tu provoques, femme indécente! mais tu ne feras pas baisser les yeux à un ho
Mais M. Florent était d’un avis différent. Il ne l’envoya pas dire à M. Barkimel. Les deux amis se chamaillèrent si bien que tout à coup M. Hilaire, visiblement agacé, se leva en priant ces messieurs de ne point se déranger et en leur a
Il est incompréhensible! exprima M. Florent, et je me souviendrai de sa journée de congé!
Comme notre maître épicier venait de sortir, un monsieur, copieusement barbu, enveloppé d’un ample pardessus et coiffé d’un chapeau de feutre mou qui lui descendait sur les yeux, vint s’installer sur sa chaise.
– Cette chaise est prise, déclara M. Barkimel.
– Elle appartient à un de nos amis qui va venir et qui ne sera pas content de trouver sa place occupée, ajouta M. Florent.
Mais les deux braves bourgeois pouvaient dire tout ce qui leur plaisait, l’intrus ne paraissait même pas les entendre.
– Enfin, monsieur, êtes-vous sourd?
– Quoi? monsieur? Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce que vous dites?
– Nous vous disons que cette chaise est retenue!
– Non, messieurs, non, cette chaise n’est pas retenue. Quand une chaise est retenue, on met quelque chose dessus, mais il n’y avait rien sur cette chaise. Je la garde.
– Ah ça! mais, monsieur, exprima M. Florent avec une grande dignité qui fit l’admiration de M. Barkimel, ah ça! nous prenez-vous pour des imbéciles!
Oui, messieurs! répondit l’homme au chapeau mou.
MM. Barkimel et Florent se regardèrent avec des yeux de flamme comme s’ils se consultaient pour réduire en bouillie cet impertinent perso
– Du moment où vous le prenez sur ce ton, monsieur, nous n’avons plus rien à dire!
– Très bien! fit M. Barkimel.
L’homme, avec sa chaise, s’éloignait insensiblement de la table, se rapprochant ainsi de la loge occupée par la belle Sonia.
– Il a peur! dit M. Florent.
– Tu lui as bien «rivé son clou», dit M. Barkimel.
Sur ces entrefaites parut M. Hilaire, qui s’éto
– C’est monsieur qui vous l’a prise! expliqua M. Barkimel.
– Par exemple! s’écria M. Hilaire.
À ce moment, l’homme quitta la chaise et s’appuya de dos contre le coin de la loge de la belle Sonia et M. Hilaire courut reprendre son siège, ce qui fit sourire l’homme.
– Il n’a point «pipé», observa M. Barkimel. Au fond, c’est un lâche.
– Sans compter qu’il a de drôles de façons, cet olibrius, fit remarquer M. Florent. Regardez-le, comme il se glisse devant la loge, les mains derrière le dos!