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CHAPITRE XVIII: LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE
Alphonse Daudet dans sa jeunesse. – La descente en Arles. – La Roquette et les Roquettières. – Le patron Gafet. – Le souper chez Le Counënc. – Les chansons de table. – Le registre du cabaret. – Le pont de bateaux. – La noce arlésie
I
Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (Lettres de mon Moulin et Trente Ans de Paris), a raconté, à fleur de plume, quelques échappées qu’il fit, avec les premiers félibres, à Maillane, en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de Provence, pour le plaisir de courir, de se do
Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son patron, était gaillard et de bo
Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d’une pâleur mate, avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque, tellement que le duc, chaque fois que l’auteur de la chanson des Prunes lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les cheveux de son doigt hautain:
– Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?
– La semaine prochaine, monseigneur! en s’inclinant répondait le poète.
Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.
A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures prodigieuses de Tartarin de Tarascon était déjà un gaillard qui voyait courir le vent: impatient de tout co
Je me souviens d’un soir où nous soupions au Chêne-Vert, un plaisant cabaret des environs d’ Avignons. Entendant la musique d’un bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d’un treille, au beau milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.
Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard, il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir, avait-il dit, s’il y avait beaucoup d’eau. Et, ma foi, sans un pêcheur qui l’accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr, buvait bouillon de onze heures.
Une autre fois, au pont qui conduit d’Avignon à l’île de la Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait, pour épater quelques bourgeois qui l’entendaient:
– C’est de là, tron de l’air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d’exemple aux Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!
II
Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil, bien co
«Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir à ta rencontre jusqu’à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la buvette, où nous t’attendons vers les neuf heures ou neuf heures et demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
Ton
Chaperon Rouge.»
Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l’eau-de-vie, et en avant sur la route blanche.
Nous demandâmes au canto
– Avons-nous une longue traite, pour arriver d’ici à Arles?
– Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland, vous en aurez encore pour deux heures.
– Et où est cette tombe?
– Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du Vigueirat.
– Et ce Roland?
– C’était, à ce qu’on dit, un fameux capitaine du temps des Sarasins… Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.
Salut, Roland! Nous n’aurions pas soupço
III
On ne nous servit pas trop mal… Et, vous savez, quand on est jeune, que l’on est entre amis et heureux d’être en vie, rien de tel que la table pour décliquer le rire et les folâtreries.
Il y avait cependant quelque chose d’e
– Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir cette espèce de patelin?… Garçon!
– Plaît-il, monsieur?
– Vite, va nous chercher un plateau, un plat d’argent.
– Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.
– Pour y mettre un viédase! repliqua Daudet d’une voix to
Le changeur d’assiettes n’attendit pas son reste et, du coup, nous laissa tranquilles.
– Ce qu’il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon Mathieu, c’est que, remarquez-le, depuis qu’aux tables d’hôte les commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on vous sert, aujourd’hui, partout les mêmes plats: des brouets de carottes, du veau à l’oseille, du rosbif à moitié cuit, des choux-fleurs au beurre, bref, tant d’autres mangeries qui n’ont ni saveur ni goût.
De telle sorte qu’en Provence, si l’on veut retrouver la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et savoureuse, il n’y a que les cabarets où va manger le peuple.
– Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.
– Allons-y, criâmes-nous tous.
IV
On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre sa demi-tasse dans un cafeton populaire. Puis, dans les rues étroites, blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna doucement jusqu’à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésie
Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre Antique avec son couple de majestueuses colo
Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l’âne de quelque barralière qui vendait de l’eau du Rhône. Nous rencontrions aussi les tibanières brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de leurs faix de glanes, et les cacalausières qui criaient:
– Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?
Mais, en passant à la Roquette, devers la Poisso
– Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce qu’une taverne, où l’on mange proprement et à la bo
La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts noués en crête:
– Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en auriez-vous une?