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Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille, cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon do
Réveillez-vous, enfants de la Gironde, Et tressaillez dans vos sépulcres froids:
La liberté va rajeunir le monde…
Guerre éternelle entre nous et les rois!
Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales, humanitaires, que je voyais dans leur fleur: et mon républicanisme, tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de «peau retournée» faisait la félicité des républicains du lieu qui, étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux chanter la Marseillaise.
Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues populaires qu’à la Révolution on nommait «les braillards» tous les vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancie
Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes qui firent, au temps de la première, périr tant d’i
– I
Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit:
– Co
– Quelle histoire? répondis-je.
– L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint do
De bric ou de broc
Ils feront le saut
De la fenêtre
De Tarascon,
Dedans le Rhône:
Nous n’en voulons plus
De ces gueux-là,
De ces gueux
De sans-culottes
Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les prisons. A Tarascon ils firent monter les priso
– Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas crier: «Vive le roi!»
– Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la porte!
– Et Trestaillon! avançait l’un.
– Et le Pointu! ajoutait l’autre.
Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs, cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient, banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.
Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois, hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.
Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le tour des fermes pour quêter des œufs, du petit salé, et ramasser de quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant d’ordinaire des couplets comme ceux-ci:
Mettez la main, dame, au clayon:
De chaque main un petit fromage!
Mettez la main dans le saloir,
Do
Mettez la main au panier d’œufs,
Do
Mais nous, cette a
Si Henri V venait demain,
Oh! que de fêtes, oh! que de fêtes;
Si Henri V venait demain,
Oh! que de fêtes nous ferions.
Et les Rouges répondaient:
Henri V est aux îles
Qui pèle de l’osier,
Pour en coiffer les filles
Amies du vert et blanc.
Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue:
La fleur du thym, ô mes amis,
Va embaumer notre pays:
Plantons le thym, plantons le thym,
Républicains, il reprendra!
Faisons, faisons la farandole
Et la montagne fleurira.
Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes: «Vive Maria
Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là, mon père qui m’attendait, sérieux, sole
– Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.
Je me songeai: Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons de la lessive!
Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, – le suivant sans souffler mot, – il me mena vers un fossé qui était à environ cent pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus, il commença:
– Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui braillent «Vive Maria
A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour répondre et mon père continuant:
– M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour, dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventio
– Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal; on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la liberté… D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient un peu trop les manants?
– Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus, de gros abus… Je vais t’en citer un exemple: Un jour, je n’avais pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy, conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me faire garer. Ce perso