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CHAPITRE VIII: COMMENT JE PASSAI BACHELIER
Le voyage de Nîmes. – Le Petit Saint-Jean. – Les jardiniers. – Le Remontrant. – L’explication du baccalauréat. – Le retour aux champs. – Les camarades du village. – Les veillées. – Les notaires de Mailiane. – L’oncle Jérôme.
– Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
– J’ai achevé, répondis-je; seulement… il faudra que j’aille à Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse pas sans quelque appréhension.
– Marche, marche: nous autres, quand nous étions soldats, au siège de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.
Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées, avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de quatre épingles, bien proprement. Mon père me do
– Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les gaspiller.
Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.
Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles dames, avec les poches pleines de recommandations: l’un avait une lettre pour le recteur, un autre pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient so
Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne co
On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version latine, après quoi, humant une prise, il nous dit:
– Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée que je vous ai faite… Maintenant, débrouillez- vous.
Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes à l’œuvre; à coups de dictio
– A demain!
Ce fut la première épreuve.
Messieurs les écoliers s’éparpillèrent par la ville et je me trouvai seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main, sur le pavé de Nîmes, à bayer autour des Arènes et de la Maison-Carrée.
«Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger», et je me mis en quête d’une auberge pas trop chère, mais néanmoins sortable; et, comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en guignant les enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les hôtels, avec leurs larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air de me toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout cela me tenait en crainte.
Comme je passais au faubourg, j’aperçus une enseigne avec cette inscription: Au Petit Saint-Jean.
Ce Petit Saint-Jean me remplit d’aise. Il me sembla soudain être en pays de co
Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes bâchées, des camions dételés et des groupes de Provençales qui babillaient et riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à table.
La salle était déjà pleine, et la grande table aussi, rien que des jardiniers: maraîchers de Saint-Rémy, de Château-Renard, de Barbentane, qui se co
– O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
– Mon cher, je n’ai pas réussi: il y en avait abondance: j’ai dû les laisser à vil prix.
– Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
– Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de guerre et l’on m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
– Et les haricots «quarantains»?
– Ils ont claqué.
– Et les oignons?
– Enlevés sur place.
– Et les courges?
– Il faudra les do
– Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur le jardinage.
Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait:
– Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas indiscrétion, êtes-vous dans le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
– Moi, non… je suis venu à Nîmes, répondis-je timide- ment, pour passer bachelier.
– Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
– Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il a dit «batelier»: il doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le bac!…Pourtant il n’y a pas de Rhône à Nîmes!
– Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu pas que c’est un conscrit, qui vient passer à la «batterie»?
Je me mis à rire, et, prenant la parole, j’expliquai de mon mieux ce que c’était qu’un bachelier.
– Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos maîtres nous ont appris… tout: le français, le latin, le grec, l’histoire, la rhétorique, les mathématiques, la physique, la chimie, l’astronomie, la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous imaginer, alors on nous envoie à Nîmes, où des messieurs très savants nous font subir un examen…
– Oui! comme quand nous allions, nous autres, au catéchisme, et qu’on nous demandait: Êtes-vous chrétien?
– C’est cela. Ces savants nous questio
– Et si vous répondez mal?
– Ils nous renvoient au «banc des ânes»… On a fait aujourd’hui, parmi nous, le premier triage; mais c’est demain matin que nous passerons à l’étamine.
– Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous voudrions bien y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au trou… Et que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
– Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes les batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que les hommes se battent: les batailles des Juifs, les batailles des Grecs, les batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands, des Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des Hongrois… Non seulement les batailles, mais encore les noms des généraux qui commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs ministres, de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
– Oh! to
– Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de toutes les nations, de toutes les contrées, de toutes les montagnes et de toutes les rivières… et, à propos des rivières, il faut dire d’où elles sortent et où elles vont se jeter.
– Que je vous interrompe, dit le Remontrant, un jardinier de Château-Renard qui parlait du gosier, ils doivent donc vous demander d’où sourd la Fontaine de Vaucluse? En voilà une d’eau! On conte qu’elle a sept branches, qui, toutes, portent bateau. Je me suis laissé dire qu’un berger dans le gouffre d’où elle sort de terre, laissa tomber son bâton, et qu’on le retrouva à sept bo
– Tout ça peut-être… Ensuite, il nous faut savoir les noms de toutes les mers qu’il y a sous la «chape du soleil».
– Pardon, si je vous interromps! dit encore le Remontrant. Savez-vous comment il se fait que la mer soit salée?
– Parce qu’elle contient du sulfate de magnésie, du chlorure…