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CHAPITRE VI: CHEZ MONSIEUR MILLET
L’oncle Bénoni – La farandole au cimetière. – Le voyage en Avignon. – Avignon il y a cinquante ans. – Le maître de pension. – Le siège de Caderousse. – La première communion. – Mlle Praxède. – Pélerinage de Saint-Gent. – Au collège Royal. – Le poète Jasmin. – La nostalgie de mes quatorze ans.
Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards, nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M. Millet, qui tenait pensio
Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.
Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.
J’ai dit «trois de mes tantes». Il en est peu, en effet, qui se soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jea
L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions: la danse, la musique et la plaisanterie.
Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus jovial. Quand, dans «la salle verte», à la Saint-Eloi ou à la Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes d’instruments: violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au galoubet qu’il s’était ado
Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui partaient en chantant:
A l’ho
Ou
Alix, ma bo
Il est temps de quitter
Le monde et ses intrigues,
Avec ses vanités.
Ou bien:
Les trois Maries,
Parties avant le jour,
S’en vont adorer le Seigneur.
Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi, en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!
Seulement, dans la tête, il s’était mis une idée assez extraordinaire: c’était, en se mariant, de prendre une fille noble.
– Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent épouser des nobles, et jamais tu n’en trouveras.
– Hé! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas nobles, tous, dans la famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous autres? Notre aïeul était émigré; il portait le manteau doublé de velours rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
Il fit tant, tourna tant, que, du côté de Carpentras, il entendit dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse authentique, mais à peu près ruinée, où se trouvaient sept filles, toutes à marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de terre tous les ans à son fermier, qui finit même par attraper le château. Mon brave oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et l’aînée des demoiselles, une fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en passe de coiffer sainte Catherine, se décida à l’épouser. C’est sur la do
J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand, vers milieu du jour, il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il portait toujours son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait s’asseoir à l’ombre et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les champs d’alentour accouraient vite à la musique et, aussitôt, il leur faisait danser la saltarelle.
En hiver, rarement il se levait avant midi.
– Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit, où pouvez-vous être mieux?
– Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y e
– Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je n’ai plus sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait pas un enterrement. Après la cérémonie, il demeurait toujours le dernier au cimetière, d’où il s’en revenait seul, en priant pour les siens et pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de répéter, chaque fois, cette bouffo
– Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!
Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait quatre-vingt-trois ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la famille qu’il n’y avait plus rien à faire:
– Bah! répondit Bénoni, à quoi bon s’effrayer! il n’en mourra que plus malade.
Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit:
– Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui demandai-je, un jour que je venais le voir.
– Ces nigauds, me dit-il, m’avaient do
Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et qu’on le lui mit dans son cercueil, chose qui do
A la filature de soie, – où allaient travailler les filles de Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en terre, – une jeune luro
– Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
– Non, le mistral seulement… et le chant de la chouette…
– Oh! écoutez: nous autres, mes belles, qui habitons du cote du cimetière, nous n’avons pas fermé l’œil. Figurez- vous qu’à minuit so
Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous co
Quand nous passâmes dans Graveson, – où l’on voit un beau clocher, tout fleuro
– Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais, les vois-tu cloués au clocher?
Et de rire et de rire, de cette facétie qui égaie les Maillanais depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle les Gravesonais répliquent par une chanson qui dit:
A Graveson, avons un clocher…
Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
C’est une cage pour moineaux; dit-on.
Et l’on m’égrenait ainsi, les uns après les autres, les racontages coutumiers de la route d’Avignon: le pont de la Folie où les sorciers faisaient le branle, la Croisière où l’on arrêtait parfois à main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher d’Aiguille.
Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la Durance; les grandes eaux, un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait passer la rivière avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient leur tour, une centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres, une couple d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes, après avoir chassé, en lui criant: «Au Mas» le Juif, notre gros chien, qui nous avait suivis.