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Avant-propos
Nous revenions de la promenade, R*** et moi, au clair de la lune qui argentait faiblement les sentiers dans la campagne assombrie. C’était une soirée d’automne tiède et doucement voilée; nous remarquions la sonorité de l’air dans cette saison et ce je ne sais quoi de mystérieux qui règne alors dans la nature. On dirait qu’à l’approche du lourd sommeil de l’hiver chaque être et chaque chose s’arrangent furtivement pour jouir d’un reste de vie et d’animation avant l’engourdissement fatal de la gelée et, comme s’ils voulaient tromper la marche du temps, comme s’ils craignaient d’être surpris et interrompus dans les derniers ébats de leur fête, les êtres et les choses de la nature procèdent sans bruit et sans activité apparente à leurs ivresses nocturnes. Les oiseaux font entendre des cris étouffés au lieu des joyeuses fanfares de l’été. L’insecte des sillons laisse échapper parfois une exclamation indiscrète; mais tout aussitôt il s’interrompt et va rapidement porter son chant ou sa plainte à un autre point de rappel. Les plantes se hâtent d’exhaler un dernier parfum, d’autant plus suave qu’il est plus subtil et comme contenu. Les feuilles jaunissantes n’osent frémir au souffle de l’air, et les troupeaux paissent en silence sans cris d’amour ou de combat.
Nous-mêmes, mon ami et moi, nous marchions avec une certaine précaution et un recueillement instinctif nous rendait muets et comme attentifs à la beauté adoucie de la nature, à l’harmonie enchanteresse de ses derniers accords, qui s’éteignaient dans un pianissimo insaisissable. L’automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le sole
– Tout cela est si calme, me dit enfin mon. ami, qui, malgré notre silence, avait suivi mes pensées comme je suivais les sie
– Et alors, continua mon ami, je cherche avec peine quel rapport peut s’établir entre mon intelligence qui agit trop et celle de ce paysan qui n’agit pas assez; de même que je me demandais tout à l’heure ce que la peinture, la musique, la description, la traduction de l’art, en un mot, pourraient ajouter à la beauté de cette nuit d’automne qui se révèle à moi par une réticence mystérieuse, et qui me pénètre sans que je sache par quelle magique communication.
– Voyons, répondis-je, si je comprends bien comment la question est posée: Cette nuit d’octobre, ce ciel incolore, cette musique sans mélodie marquée ou suivie, ce calme de la nature, ce paysan qui se trouve plus près que nous, par sa simplicité, pour en jouir et la comprendre sans la décrire, mettons tout cela ensemble, et appelons-le la vie primitive, relativement à notre vie développée et compliquée, que j’appellerai la vie factice. Tu demandes quel est le rapport possible, le lien direct entre ces deux états opposés de l’existence des choses et des êtres, entre le palais et la chaumière, entre l’artiste et la création, entre le poète et le laboureur.
– Oui, reprit-il, et précisons: entre la langue que parlent cette nature, cette vie primitive, ces instincts, et celle que parlent l’art, la science, la co
– Pour parler le langage que tu adoptes, je te répondrai qu’entre la co
– Et c’est sur la définition de ce sentiment que précisément je t’interroge en m’interrogeant moi-même. C’est lui qui est chargé de la manifestation qui m’embarrasse; c’est lui qui est l’art, l’artiste, si tu veux, chargé de traduire cette candeur, cette grâce, ce charme de la vie primitive, à ceux qui ne vivent que de la vie factice et qui sont, permets-moi de le dire, en face de la nature et de ses secrets divins, les plus grands crétins du monde.
– Tu ne me demandes rien moins que le secret de l’art: cherche-le dans le sein de Dieu, car aucun artiste ne pourra te le révéler. Il ne le sait pas lui-même et ne pourrait rendre compte des causes de son inspiration ou de son impuissance. Comment faut-il s’y prendre pour exprimer le beau, le simple et le vrai? Est-ce que je le sais? Et qui pourrait nous l’apprendre? les plus grands artistes ne le pourraient pas non plus, parce que s’ils cherchaient à le faire ils cesseraient d’être artistes, ils deviendraient critiques; et la critique…!
«Et la critique, reprit mon ami, tourne depuis des siècles autour du mystère sans y rien comprendre. Mais pardo
– Cela me va, et je ne demanderais pas mieux, répondis-je.
– Ah! s’écria-t-il, tu vas trop loin, et tu entres trop dans mon paradoxe. Je plaide; réplique.
– Je répliquerai donc qu’un so
– Oui, c’est une œuvre de transformation! mais si elle ne me satisfait pas? quand même tu aurais mille fois raison de par les arrêts du goût et de l’esthétique, si je trouve les vers de Pétrarque moins harmonieux que le bruit de la cascade; et ainsi du reste? Si je soutiens qu’il y a dans la soirée que voici un charme que perso
– Je n’y vois rien à répondre, en effet, sinon que l’art est une démonstration dont la nature est la preuve; que le fait préexistant de cette preuve est toujours là pour justifier et contredire la démonstration, et qu’on n’en peut pas faire de bo
– Ainsi la démonstration ne pourrait se passer de la preuve; mais la preuve ne pourrait-elle se passer de la démonstration?
– Dieu pourrait s’en passer sans doute; mais, toi qui parles comme si tu n’étais pas des nôtres, je parie bien que tu ne comprendrais rien à la preuve si tu n’avais trouvé dans la tradition de l’art la démonstration sous mille formes, et si tu n’étais toi-même une démonstration toujours agissant sur la preuve.
– Eh! voilà ce dont je me plains. Je voudrais me débarrasser de cette éternelle démonstration qui m’irrite; anéantir dans ma mémoire les enseignements et les formes de l’art; ne jamais penser à la peinture quand je regarde le paysage, à la musique quand j’écoute le vent, à la poésie quand j’admire et goûte l’ensemble. Je voudrais jouir de tout par l’instinct, parce que ce grillon qui chante me paraît plus joyeux et plus enivré que moi.
– Tu te plains d’être homme, en un mot?
– Non; je me plains de n’être plus l’homme primitif.
– Reste à savoir si, ne comprenant pas, il jouissait.
– Je ne le suppose pas semblable à la brute. Du moment qu’il fut homme, il comprit et sentit autrement. Mais je ne peux pas me faire une idée nette de ses émotions, et c’est là ce qui me tourmente. Je voudrais être, du moins, ce que la société actuelle permet à un grand nombre d’hommes d’être, du berceau à la tombe, je voudrais être paysan; le paysan qui ne sait pas lire, celui à qui Dieu a do
– Et moi aussi, je fais souvent ce rêve; qui ne l’a fait? Mais il ne do