Страница 43 из 74
Toute la perso
À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. Cela se reco
Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.
On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe que la statistique a
Tel était cet homme formidable.
Javert était comme un œil toujours fixé sur M. Madeleine. Oeil plein de soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.
À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même:
– Je crois que je le tiens!
Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une meilleure lumière que l'homme.
Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et la tranquillité de M. Madeleine.
Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur M. Madeleine. Voici à quelle occasion.
Chapitre VI Le père Fauchelevent
M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.
Ce Fauchelevent était un des rares e
Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort désordo
M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.
– À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant pour sauver le vieux?
M. Madeleine se tourna vers les assistants:
– A-t-on un cric?
– On en est allé quérir un, répondit un paysan.
– Dans combien de temps l'aura-t-on?
– On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.
– Un quart d'heure! s'écria Madeleine.
Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait les côtes brisées.
– Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux paysans qui regardaient.
– Il faut bien!
– Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce?
– Dame!
– Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reins et du cœur? Cinq louis d'or à gagner!
Perso
– Dix louis, dit Madeleine.
Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:
– Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire écraser!
– Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.
– Ce n'est pas la bo
M. Madeleine se retourna, et reco
– C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos.
Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait:
– Monsieur Madeleine, je n'ai jamais co
Madeleine tressaillit.
Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux Madeleine:
– C'était un forçat.
– Ah! dit Madeleine.
– Du bagne de Toulon.
Madeleine devint pâle.
Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père Fauchelevent râlait et hurlait:
– J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!
Madeleine regarda autour de lui:
– Il n'y a donc perso
Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:
– Je n'ai jamais co
– Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.
Madeleine leva la tête, rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux [153] , et avant même que la foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.
Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.
On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:
– Père Madeleine! retirez-vous de là!
Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:
– Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure, voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!
Madeleine ne répondit pas.
Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous la voiture.
Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix étouffée qui criait:
– Dépêchez-vous! aidez!
C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.
[152] Cette école voit dans la Révolution le châtiment providentiel de la décadence de la société au XVIIIe siècle, rachetée dans le sang. Elle propose une conception théocratique de l'État où la figure du bourreau, héroïsée, incarne le droit de tuer exercé par le Roi au nom de Dieu.
[153] Ce geste est également symbolique. Jean Valjean s'agenouille ici comme à Digne, dans la nuit suivant le vol de Petit-Gervais, devant la maison de l'évêque (I, 2, 13). Dans cette scène il est probable que Hugo investit un souvenir d'enfance: celui des grenadiers hollandais, sur la route d'Espagne, redressant la berline de Mme Hugo arrêtée au bord d'un précipice et prête à verser. (Voir le Victor Hugo raconté …, ouv. cité, p. 197.)