Страница 73 из 79
Ils étaient couchés là; ils s’y étaient battus quelques heures auparavant; la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les gênait un peu pour dormir; mais ils étaient fatigués, et ils se reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible; là on avait attaqué; là on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré; beaucoup des leurs étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades; maintenant c’était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés, les morts étaient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil.
À l’entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent, entre autres l’officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte du cachot:
– Ouvrez-moi, dit-il.
Les verrous furent tirés, la porte s’ouvrit.
Gauvain entra dans le cachot.
La porte se referma derrière lui.
LIVRE VI. FÉODALITÉ ET RÉVOLUTION
I L’ANCÊTRE
Une lampe était posée sur la dalle de la Crypte, à côté du soupirail carré de l’oubliette.
On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d’eau, le pain de munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le priso
À l’instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son cachot; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage.
Au bruit que fit la porte en s’ouvrant puis en se refermant, il leva la tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces deux hommes en plein visage.
Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu’il les fit tous deux immobiles.
Le marquis éclata de rire et s’écria:
– Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d’a
Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bo
– Je ne vous cache pas que j’ai fait ce que j’ai pu pour vous tuer. Tel que vous me voyez, j’ai trois fois, moi-même, en perso
Il s’arrêta encore, puis poursuivit:
– Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l’on avait pendu Voltaire et mis Rousseau aux galères! Ah! les gens d’esprit, quel fléau! Ah çà, qu’est-ce que vous lui reprochez, à cette monarchie? c’est vrai, on envoyait l’abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix de la voiture et tout le temps qu’il voudrait pour faire le chemin, et quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s’il vous plaît, un fort débauché, et qui allait chez les filles avant d’aller aux miracles du diacre Pâris, on le transférait du château de Vince
Le marquis tâta sa poche comme s’il y cherchait sa tabatière, et continua:
– Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la mutinerie des enquêtes et des requêtes, et puis ces messieurs les philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les auteurs, les cabales de la cour s’en sont mêlées; il y a eu tous ces benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et cætera, et le grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs. L’Encyclopédie! Diderot! d’Alembert! Ah! les méchants bélîtres! Un homme bien né comme ce roi de Prusse, avoir do