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À ce mot, que Jean Valjean venait de redire, tout ce qui se gonflait dans le cœur de Marius trouva une issue, il éclata:
– Cosette, entends-tu? il en est là! il me demande pardon. Et sais-tu ce qu’il m’a fait, Cosette? Il m’a sauvé la vie. Il a fait plus. Il t’a do
– Chut! chut! dit tout bas Jean Valjean. Pourquoi dire tout cela?
– Mais vous! s’écria Marius avec une colère où il y avait de la vénération, pourquoi ne l’avez-vous pas dit? C’est votre faute aussi. Vous sauvez la vie aux gens, et vous le leur cachez! Vous faites plus, sous prétexte de vous démasquer, vous vous calomniez. C’est affreux.
– J’ai dit la vérité, répondit Jean Valjean.
– Non, reprit Marius, la vérité, c’est toute la vérité; et vous ne l’avez pas dite. Vous étiez monsieur Madeleine, pourquoi ne pas l’avoir dit? Vous aviez sauvé Javert, pourquoi ne pas l’avoir dit? Je vous devais la vie, pourquoi ne pas l’avoir dit?
– Parce que je pensais comme vous. Je trouvais que vous aviez raison. Il fallait que je m’en allasse. Si vous aviez su cette affaire de l’égout, vous m’auriez fait rester près de vous. Je devais donc me taire. Si j’avais parlé, cela aurait tout gêné.
– Gêné quoi! gêné qui! repartit Marius. Est-ce que vous croyez que vous allez rester ici? Nous vous emmenons. Ah! mon Dieu! quand je pense que c’est par hasard que j’ai appris tout cela! Nous vous emmenons. Vous faites partie de nous-mêmes. Vous êtes son père et le mien. Vous ne passerez pas dans cette affreuse maison un jour de plus. Ne vous figurez pas que vous serez demain ici.
– Demain, dit Jean Valjean, je ne serai pas ici, mais je ne serai pas chez vous.
– Que voulez-vous dire? répliqua Marius. Ah çà, nous ne permettons plus de voyage. Vous ne nous quitterez plus. Vous nous appartenez. Nous ne vous lâchons pas.
– Cette fois-ci, c’est pour de bon, ajouta Cosette. Nous avons une voiture en bas. Je vous enlève. S’il le faut, j’emploierai la force.
Et, riant, elle fit le geste de soulever le vieillard dans ses bras.
– Il y a toujours votre chambre dans notre maison, poursuivit-elle. Si vous saviez comme le jardin est joli dans ce moment-ci! Les azalées y vie
Jean Valjean l’écoutait sans l’entendre. Il entendait la musique de sa voix plutôt que le sens de ses paroles; une de ces grosses larmes, qui sont les sombres perles de l’âme, germait lentement dans son œil. Il murmura:
– La preuve que Dieu est bon, c’est que la voilà.
– Mon père! dit Cosette.
Jean Valjean continua:
– C’est bien vrai que ce serait charmant de vivre ensemble. Ils ont des oiseaux plein leurs arbres. Je me promènerais avec Cosette. Être des gens qui vivent, qui se disent bonjour, qui s’appellent dans le jardin, c’est doux. On se voit dès le matin. Nous cultiverions chacun un petit coin. Elle me ferait manger ses fraises, je lui ferais cueillir mes roses. Ce serait charmant. Seulement…
Il s’interrompit, et dit doucement:
– C’est dommage.
La larme ne tomba pas, elle rentra, et Jean Valjean la remplaça par un sourire.
Cosette prit les deux mains du vieillard dans les sie
– Mon Dieu! dit-elle, vos mains sont encore plus froides. Est-ce que vous êtes malade? Est-ce que vous souffrez?
– Moi? non, répondit Jean Valjean, je suis très bien. Seulement…
Il s’arrêta.
– Seulement quoi?
– Je vais mourir tout à l’heure.
Cosette et Marius frisso
– Mourir! s’écria Marius.
– Oui, mais ce n’est rien, dit Jean Valjean.
Il respira, sourit, et reprit:
– Cosette, tu me parlais, continue, parle encore, ton petit rouge-gorge est donc mort, parle, que j’entende ta voix!
Marius pétrifié regardait le vieillard.
Cosette poussa un cri déchirant.
– Père! mon père! vous vivrez. Vous allez vivre. Je veux que vous viviez, entendez-vous!
Jean Valjean leva la tête vers elle avec adoration.
– Oh oui, défends-moi de mourir. Qui sait? j’obéirai peut-être. J’étais en train de mourir quand vous êtes arrivés. Cela m’a arrêté, il m’a semblé que je renaissais.
– Vous êtes plein de force et de vie, s’écria Marius. Est-ce que vous vous imaginez qu’on meurt comme cela? Vous avez eu du chagrin, vous n’en aurez plus. C’est moi qui vous demande pardon, et à genoux encore! Vous allez vivre, et vivre avec nous, et vivre longtemps. Nous vous reprenons. Nous sommes deux ici qui n’aurons désormais qu’une pensée, votre bonheur!
– Vous voyez bien, reprit Cosette tout en larmes, que Marius dit que vous ne mourrez pas.
Jean Valjean continuait de sourire.
– Quand vous me reprendriez, monsieur Pontmercy, cela ferait-il que je ne sois pas ce que je suis? Non, Dieu a pensé comme vous et moi, et il ne change pas d’avis; il est utile que je m’en aille. La mort est un bon arrangement. Dieu sait mieux que nous ce qu’il nous faut. Que vous soyez heureux, que monsieur Pontmercy ait Cosette, que la jeunesse épouse le matin, qu’il y ait autour de vous, mes enfants, des lilas et des rossignols, que votre vie soit une belle pelouse avec du soleil, que tous les enchantements du ciel vous remplissent l’âme, et maintenant, moi qui ne suis bon à rien, que je meure, il est sûr que tout cela est bien. Voyez-vous, soyons raiso
Un bruit se fit à la porte. C’était le médecin qui entrait.
– Bonjour et adieu, docteur, dit Jean Valjean. Voici mes pauvres enfants.
Marius s’approcha du médecin. Il lui adressa ce seul mot: Monsieur?… mais dans la manière de le prononcer, il y avait une question complète.
Le médecin répondit à la question par un coup d’œil expressif.
– Parce que les choses déplaisent, dit Jean Valjean, ce n’est pas une raison pour être injuste envers Dieu.
Il y eut un silence. Toutes les poitrines étaient oppressées.
Jean Valjean se tourna vers Cosette. Il se mit à la contempler comme s’il voulait en prendre pour l’éternité. À la profondeur d’ombre où il était déjà descendu, l’extase lui était encore possible en regardant Cosette. La réverbération de ce doux visage illuminait sa face pâle. Le sépulcre peut avoir son éblouissement.
Le médecin lui tâta le pouls.
– Ah! c’est vous qu’il lui fallait! murmura-t-il en regardant Cosette et Marius.
Et, se penchant à l’oreille de Marius, il ajouta très bas:
– Trop tard.
Jean Valjean, presque sans cesser de regarder Cosette, considéra Marius et le médecin avec sérénité. On entendit sortir de sa bouche cette parole à peine articulée:
– Ce n’est rien de mourir; c’est affreux de ne pas vivre.
Tout à coup il se leva. Ces retours de force sont quelquefois un signe même de l’agonie. Il marcha d’un pas ferme à la muraille, écarta Marius et le médecin qui voulaient l’aider, détacha du mur le petit crucifix de cuivre qui y était suspendu, revint s’asseoir avec toute la liberté de mouvement de la pleine santé, et dit d’une voix haute en posant le crucifix sur la table:
[119] Cette formule évangélique a déjà été employée: pour désigner Champmathieu (I, 7, 9 et note 13), et pour intituler un des chapitres du gamin (III, 1, 10).