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La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du fiacre de Vadé [84] .
Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi gras; et la bacchanale, jadis couro
La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l’impériale, ou accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils enfourchent jusqu’aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés, assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d’allégresse au milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron [85] en découlent, enrichis d’argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête. Brouhaha est à l’avant, Tohubohu est à l’arrière. On y vocifère, on y vocalise, on y hurle, on y éclate, on s’y tord de bonheur; la gaîté y rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s’y étale comme une pourpre; deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c’est le char du triomphe du Rire.
Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval.
Ces voitures poissardes, où l’on sent on ne sait quelles ténèbres, font songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes publiques.
Que des turpitudes échafaudées do
Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu’une de ces difformes grappes de femmes et d’hommes masqués, trimballés dans une vaste calèche, s’arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la noce s’arrêtait à droite. D’un bord du boulevard à l’autre, la voiture où étaient les masques aperçut vis-à-vis d’elle la voiture où était la mariée.
– Tiens! dit un masque, une noce.
– Une fausse noce, reprit un autre. C’est nous qui sommes la vraie.
Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d’ailleurs le holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs.
Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d’un instant, la multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire front à tout le monde avec leurs camarades, et n’eurent pas trop de tous les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un effrayant échange de métaphores.
Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez démesuré avec un air vieillot et d’énormes moustaches noires, et une poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d’un loup, avaient remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les passants s’insultaient, avaient un dialogue à voix basse.
Leur aparté était couvert par le tumulte et s’y perdait. Les bouffées de pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de février n’est pas chaud; tout en répondant à l’Espagnol, la poissarde, décolletée, grelottait, riait, et toussait.
Voici le dialogue:
– Dis donc.
– Quoi, daron [86] ?
– Vois-tu ce vieux?
– Quel vieux?
– Là, dans la première roulotte [87] de la noce, de notre côté.
– Qui a le bras accroché dans une cravate noire?
– Oui.
– Eh bien?
– Je suis sûr que je le co
– Ah!
– Je veux qu’on me fauche le colabre et n’avoir de ma vioc dit vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là. [88]
– C’est aujourd’hui que Paris est Pantin.
– Peux-tu voir la mariée, en te penchant?
– Non.
– Et le marié?
– Il n’y a pas de marié dans cette roulotte-là.
– Bah!
– À moins que ce ne soit l’autre vieux.
– Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien.
– Je ne peux pas.
– C’est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j’en suis sûr, je co
– Et à quoi ça te sert-il de le co
– On ne sait pas. Des fois!
– Je me fiche pas mal des vieux, moi.
– Je le co
– Co
– Comment diable est-il à la noce?
– Nous y sommes bien, nous.
– D’où vient-elle, cette noce?
– Est-ce que je sais?
– Écoute.
– Quoi?
– Tu devrais faire une chose.
– Quoi?
– Descendre de notre roulotte et filer [89] cette noce-là.
– Pourquoi faire?
– Pour savoir où elle va, et ce qu’elle est. Dépêche-toi de descendre, cours, ma fée [90] , toi qui es jeune.
– Je ne peux pas quitter la voiture.
– Pourquoi ça?
– Je suis louée.
– Ah fichtre!
– Je dois ma journée de poissarde à la préfecture.
– C’est vrai.
– Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m’arrête. Tu sais bien.
– Oui, je sais.
– Aujourd’hui, je suis achetée par Pharos [91] .
– C’est égal. Ce vieux m’embête.
– Les vieux t’embêtent. Tu n’es pourtant pas une jeune fille.
– Il est dans la première voiture.
– Eh bien?
– Dans la roulotte de la mariée.
– Après?
– Donc il est le père.
– Qu’est-ce que cela me fait?
– Je te dis qu’il est le père.
– Il n’y a pas que ce père-là.
– Écoute.
– Quoi?
– Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne sait pas que j’y suis. Mais demain, il n’y a plus de masques. C’est mercredi des cendres. Je risque de tomber [92] . Il faut que je rentre dans mon trou. Toi, tu es libre.
[84] Joseph Vadé (1719-1757), chanso
[85] Collé a déjà été cité pour sa Partie de chasse de Henri IV , voir III, 4, note 75; Piron était son ami et son semblable ainsi que Panard, surnommé par Marmontel «le La Fontaine du Vaudeville». Tous trois semblent avoir beaucoup amusé le milieu du XVIIIe siècle par leurs chansons satiriques et un peu olé-olé.
[86] Daron , père.
[87] Roulotte , voiture
[88] Je veux qu'on me coupe le cou, et n'avoir de ma vie dit vous, toi, ni moi, si je ne co
[89] Filer , suivre.
[90] Fée , fille.
[91] Pharos , le gouvernement.
[92] Tomber , être arrêté.