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Elle leva sur lui son œil morne où une espèce de clarté semblait s’allumer vaguement, et lui dit:
– Monsieur Marius, vous avez l’air triste. Qu’est-ce que vous avez?
– Moi! dit Marius.
– Oui, vous.
– Je n’ai rien.
– Si!
– Non.
– Je vous dis que si!
– Laissez-moi tranquille!
Marius poussa de nouveau la porte, elle continua de la retenir.
– Tenez, dit-elle, vous avez tort. Quoique vous ne soyez pas riche, vous avez été bon ce matin. Soyez-le encore à présent. Vous m’avez do
Une idée traversa l’esprit de Marius. Quelle branche dédaigne-t-on quand on se sent tomber?
Il s’approcha de la Jondrette.
– Écoute… lui dit-il.
Elle l’interrompit avec un éclair de joie dans les yeux.
– Oh! oui, tutoyez-moi! j’aime mieux cela.
– Eh bien, reprit-il, tu as amené ici ce vieux monsieur avec sa fille…
– Oui.
– Sais-tu leur adresse?
– Non.
– Trouve-la-moi.
L’œil de la Jondrette, de morne, était devenu joyeux, de joyeux il devint sombre.
– C’est là ce que vous voulez? demanda-t-elle.
– Oui.
– Est-ce que vous les co
– Non.
– C’est-à-dire, reprit-elle vivement, vous ne la co
Ce les qui était devenu la avait je ne sais quoi de significatif et d’amer.
– Enfin, peux-tu? dit Marius.
– Vous avoir l’adresse de la belle demoiselle?
Il y avait encore dans ces mots «la belle demoiselle» une nuance qui importuna Marius. Il reprit:
– Enfin n’importe! l’adresse du père et de la fille. Leur adresse, quoi!
Elle le regarda fixement.
– Qu’est-ce que vous me do
– Tout ce que tu voudras!
– Tout ce que je voudrai?
– Oui.
– Vous aurez l’adresse.
Elle baissa la tête, puis d’un mouvement brusque elle tira la porte qui se referma.
Marius se retrouva seul.
Il se laissa tomber sur une chaise, la tête et les deux coudes sur son lit, abîmé dans des pensées qu’il ne pouvait saisir et comme en proie à un vertige. Tout ce qui s’était passé depuis le matin, l’apparition de l’ange, sa disparition, ce que cette créature venait de lui dire, une lueur d’espérance flottant dans un désespoir immense, voilà ce qui emplissait confusément son cerveau.
Tout à coup il fut violemment arraché à sa rêverie.
Il entendit la voix haute et dure de Jondrette prononcer ces paroles pleines du plus étrange intérêt pour lui:
– Je te dis que j’en suis sûr et que je l’ai reco
De qui parlait Jondrette? il avait reco
Il bondit, plutôt qu’il ne monta, sur la commode, et reprit sa place près de la petite lucarne de la cloison.
Il revoyait l’intérieur du bouge Jondrette.
Chapitre XII Emploi de la pièce de cinq francs de M. Leblanc
Rien n’était changé dans l’aspect de la famille, sinon que la femme et les filles avaient puisé dans le paquet, et mis des bas et des camisoles de laine. Deux couvertures neuves étaient jetées sur les deux lits.
Le Jondrette venait évidemment de rentrer. Il avait encore l’essoufflement du dehors. Ses filles étaient près de la cheminée, assises à terre, l’aînée pansant la main de la cadette. Sa femme était comme affaissée sur le grabat voisin de la cheminée avec un visage éto
La femme, qui semblait timide et frappée de stupeur devant son mari, se hasarda à lui dire:
– Quoi, vraiment? tu es sûr?
– Sûr! Il y a huit ans! mais je le reco
– Non.
– Mais je t’ai dit pourtant: fais attention! mais c’est la taille, c’est le visage, à peine plus vieux, il y a des gens qui ne vieillissent pas, je ne sais pas comment ils font; c’est le son de voix. Il est mieux mis, voilà tout! Ah! vieux mystérieux du diable, je te tiens, va!
Il s’arrêta et dit à ses filles:
– Allez-vous-en, vous autres! – C’est drôle que cela ne t’ait pas sauté aux yeux.
Elles se levèrent pour obéir.
La mère balbutia:
– Avec sa main malade?
– L’air lui fera du bien, dit Jondrette. Allez.
Il était visible que cet homme était de ceux auxquels on ne réplique pas. Les deux filles sortirent.
Au moment où elles allaient passer la porte, le père retint l’aînée par le bras et dit avec un accent particulier:
– Vous serez ici à cinq heures précises. Toutes les deux. J’aurai besoin de vous.
Marius redoubla d’attention.
Demeuré seul avec sa femme, Jondrette se remit à marcher dans la chambre et en fit deux ou trois fois le tour en silence. Puis il passa quelques minutes à faire rentrer et à enfoncer dans la ceinture de son pantalon le bas de la chemise de femme qu’il portait.
Tout à coup il se tourna vers la Jondrette, croisa les bras, et s’écria:
– Et veux-tu que je te dise une chose? La demoiselle…
– Eh bien quoi! repartit la femme, la demoiselle?
Marius n’en pouvait douter, c’était bien d’elle qu’on parlait. Il écoutait avec une anxiété ardente. Toute sa vie était dans ses oreilles.
Mais le Jondrette s’était penché, et avait parlé bas à sa femme. Puis il se releva et termina tout haut:
– C’est elle!
– Ça? dit la femme.
– Ça! dit le mari.
Aucune expression ne saurait rendre ce qu’il y avait dans le ça de la mère. C’était la surprise, la rage, la haine, la colère, mêlées et combinées dans une intonation monstrueuse. Il avait suffi de quelques mots prononcés, du nom sans doute, que son mari lui avait dit à l’oreille, pour que cette grosse femme assoupie se réveillât, et de repoussante devînt effroyable.
– Pas possible! s’écria-t-elle. Quand je pense que mes filles vont nu-pieds et n’ont pas une robe à mettre! Comment! une pelisse de satin, un chapeau de velours, des brodequins, et tout! pour plus de deux cents francs d’effets! qu’on croirait que c’est une dame! Non, tu te trompes! Mais d’abord l’autre était affreuse, celle-ci n’est pas mal! elle n’est vraiment pas mal! ce ne peut pas être elle!
– Je te dis que c’est elle. Tu verras.
À cette affirmation si absolue, la Jondrette leva sa large face rouge et blonde et regarda le plafond avec une expression difforme. En ce moment elle parut à Marius plus redoutable encore que son mari. C’était une truie avec le regard d’une tigresse.
– Quoi! reprit-elle, cette horrible belle demoiselle qui regardait mes filles d’un air de pitié, ce serait cette gueuse! Oh! je voudrais lui crever le ventre à coups de sabot!
Elle sauta à bas du lit, et resta un moment debout, décoiffée, les narines gonflées, la bouche entr’ouverte, les poings crispés et rejetés en arrière. Puis elle se laissa retomber sur le grabat. L’homme allait et venait sans faire attention à sa femelle.