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– Monsieur Marius Pontmercy!

Le cabriolet interpellé s’arrêta.

Le jeune homme qui, lui aussi, semblait songer profondément, leva les yeux.

– Hein? dit-il.

– Vous êtes monsieur Marius Pontmercy?

– Sans doute.

– Je vous cherchais, reprit Laigle de Meaux.

– Comment cela? demanda Marius; car c’était lui, en effet, qui sortait de chez son grand-père, et il avait devant lui une figure qu’il voyait pour la première fois. Je ne vous co

– Moi non plus, je ne vous co

Marius crut à une rencontre de loustic, à un commencement de mystification en pleine rue. Il n’était pas d’humeur facile en ce moment-là. Il fronça le sourcil. Laigle de Meaux, imperturbable, poursuivit:

– Vous n’étiez pas avant-hier à l’école?

– Cela est possible.

– Cela est certain.

– Vous êtes étudiant? demanda Marius.

– Oui, monsieur. Comme vous. Avant-hier je suis entré à l’école par hasard. Vous savez, on a quelquefois de ces idées-là. Le professeur était en train de faire l’appel. Vous n’ignorez pas qu’ils sont très ridicules dans ce moment-ci. Au troisième appel manqué, on vous raye l’inscription. Soixante francs dans le gouffre.

Marius commençait à écouter. Laigle continua:

– C’était Blondeau qui faisait l’appel. Vous co

– Monsieur!… dit Marius.

– Et que, moi, je l’ai été, ajouta Laigle de Meaux.

– Je ne vous comprends pas, fit Marius.

Laigle reprit:

– Rien de plus simple. J’étais près de la chaire pour répondre et près de la porte pour m’enfuir. Le professeur me contemplait avec une certaine fixité. Brusquement, Blondeau, qui doit être le nez malin dont parle Boileau [77] , saute à la lettre L. L, c’est ma lettre. Je suis de Meaux, et je m’appelle Lesgle.

– L’Aigle! interrompit Marius, quel beau nom!

– Monsieur, le Blondeau arrive à ce beau nom, et crie: Laigle ! Je réponds: Présent ! Alors Blondeau me regarde avec la douceur du tigre, sourit, et me dit: Si vous êtes Pontmercy, vous n’êtes pas Laigle. Phrase qui a l’air désobligeante pour vous, mais qui n’était lugubre que pour moi. Cela dit, il me raye.

Marius s’exclama.

– Monsieur, je suis mortifié…

– Avant tout, interrompit Laigle, je demande à embaumer Blondeau dans quelques phrases d’éloge senti. Je le suppose mort. Il n’y aurait pas grand’chose à changer à sa maigreur, à sa pâleur, à sa froideur, à sa roideur, et à son odeur. Et je dis: Erudimini qui judicatis terram [78] . Ci-gît Blondeau, Blondeau le Nez, Blondeau Nasica, le bœuf de la discipline, bos disciplinoe , le molosse de la consigne, l’ange de l’appel, qui fut droit, carré, exact, rigide, ho

Marius reprit:

– Je suis désolé…

– Jeune homme, dit Laigle de Meaux, que ceci vous serve de leçon. À l’avenir, soyez exact.

– Je vous fais vraiment mille excuses.

– Ne vous exposez plus à faire rayer votre prochain.

– Je suis désespéré…

Laigle éclata de rire.

– Et moi, ravi. J’étais sur la pente d’être avocat. Cette rature me sauve. Je renonce aux triomphes du barreau. Je ne défendrai point la veuve et je n’attaquerai point l’orphelin. Plus de toge, plus de stage. Voilà ma radiation obtenue. C’est à vous que je la dois, monsieur Pontmercy. J’entends vous faire sole

– Dans ce cabriolet, dit Marius.

– Signe d’opulence, repartit Laigle avec calme. Je vous félicite. Vous avez là un loyer de neuf mille francs par an.

En ce moment Courfeyrac sortait du café.

Marius sourit tristement:

– Je suis dans ce loyer depuis deux heures et j’aspire à en sortir; mais c’est une histoire comme cela, je ne sais où aller.

– Monsieur, dit Courfeyrac, venez chez moi.

– J’aurais la priorité, observa Laigle, mais je n’ai pas de chez moi.

– Tais-toi, Bossuet, reprit Courfeyrac.

– Bossuet, fit Marius, mais il me semblait que vous vous appeliez Laigle.

– De Meaux, répondit Laigle; par métaphore, Bossuet.

Courfeyrac monta dans le cabriolet.

– Cocher, dit-il, hôtel de la Porte-Saint -Jacques.

Et le soir même, Marius était installé dans une chambre de l’hôtel de la Porte-Saint -Jacques, côte à côte avec Courfeyrac.

Chapitre III Les éto

En quelques jours, Marius fut l’ami de Courfeyrac. La jeunesse est la saison des promptes soudures et des cicatrisations rapides. Marius près de Courfeyrac respirait librement, chose assez nouvelle pour lui. Courfeyrac ne lui fit pas de questions. Il n’y songea même pas. À cet âge, les visages disent tout de suite tout. La parole est inutile. Il y a tel jeune homme dont on pourrait dire que sa physionomie bavarde. On se regarde, on se co

Un matin pourtant, Courfeyrac lui jeta brusquement cette interrogation:

– À propos, avez-vous une opinion politique?

– Tiens! dit Marius, presque offensé de la question.

– Qu’est-ce que vous êtes?

– Démocrate-bonapartiste.

– Nuance gris de souris rassurée, dit Courfeyrac.

Le lendemain, Courfeyrac introduisit Marius au café Musain. Puis il lui chuchota à l’oreille avec un sourire: Il faut que je vous do

Marius était tombé dans un guêpier d’esprits. Du reste, quoique silencieux et grave, il n’était ni le moins ailé ni le moins armé.

Marius, jusque-là solitaire et inclinant au monologue et à l’aparté par habitude et par goût, fut un peu effarouché de cette volée de jeunes gens autour de lui. Toutes ces initiatives diverses le sollicitaient à la fois, et le tiraillaient. Le va-et-vient tumultueux de tous ces esprits en liberté et en travail faisait tourbillo

Il semblait qu’il n’y eût pas pour ces jeunes gens de «choses consacrées». Marius entendait, sur toute matière, des langages singuliers, gênants pour son esprit encore timide.

Une affiche de théâtre se présentait, ornée d’un titre de tragédie du vieux répertoire, dit classique. – À bas la tragédie chère aux bourgeois! criait Bahorel. Et Marius entendait Combeferre répliquer:

[76] Après avoir été professeur de Tholomyès (voir I, 3, 3 et note 40), il était, depuis 1830, doyen de la faculté de Droit.

[77] Boileau (Art poétique , II, 182) dit: «Le Français, né malin…»

[78] «Instruisez-vous, vous qui jugez le monde» (Psaumes, 2), traduit par Bossuet: «Instruisez-vous, arbitres du monde» et cité en tête de l'Oraison funèbre de Henriette de France . De Bossuet, sur qui ses maîtres avaient fait le jeu de mots «Bos suetus aratro » («bœuf accoutumé à la charrue»), Laigle, dit Bossuet, glisse à «Bos disciplinae ».