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Livre quatrième – Les amis de l’A B C
Chapitre I Un groupe qui a failli devenir historique
À cette époque, indifférente en apparence, un certain frisson révolutio
C’était comme une marée montante compliquée de mille reflux; le propre des reflux, c’est de faire des mélanges; de là des combinaisons d’idées très singulières; on adorait à la fois Napoléon et la liberté. Nous faisons ici de l’histoire. C’étaient les mirages de ce temps-là. Les opinions traversent des phases. Le royalisme voltairien, variété bizarre, a eu un pendant non moins étrange, le libéralisme bonapartiste [60] .
D’autres groupes d’esprits étaient plus sérieux. Là on sondait le principe; là on s’attachait au droit. On se passio
Les opinions avancées avaient des doubles fonds. Un commencement de mystère menaçait «l’ordre établi», lequel était suspect et sournois. Signe au plus haut point révolutio
Il n’y avait pas encore en France alors de ces vastes organisations sous-jacentes comme le tugendbund allemand [61] et le carbonarisme italien: mais çà et là des creusements obscurs, se ramifiant. La Cougourde s’ébauchait à Aix [62] ; il y avait à Paris, entre autres affiliations de ce genre, la société des Amis de l’A B C.
Qu’était-ce que les Amis de l’A B C? une société ayant pour but, en apparence, l’éducation des enfants, en réalité le redressement des hommes.
On se déclarait les amis de l’A B C. – L’Abaissé , c’était le peuple. On voulait le relever. Calembour dont on aurait tort de rire. Les calembours sont quelquefois graves en politique; témoin le Castratus ad castra [63] qui fit de Narsès un général d’armée; témoin: Barbari et Barberini ; témoin: Fueros y Fuegos ; témoin: Tu es Petrus et super hanc petram , etc., etc.
Les amis de l’A B C étaient peu nombreux. C’était une société secrète à l’état d’embryon; nous dirions presque une coterie, si les coteries aboutissaient à des héros. Ils se réunissaient à Paris en deux endroits, près des halles, dans un cabaret appelé Corinthe dont il sera question plus tard, et près du Panthéon dans un petit café de la place Saint-Michel appelé le café Musain , aujourd’hui démoli; le premier de ces lieux de rendez-vous était contigu aux ouvriers, le deuxième, aux étudiants.
Les conciliabules habituels des Amis de l’A B C se tenaient dans une arrière-salle du café Musain.
Cette salle, assez éloignée du café, auquel elle communiquait par un très long couloir, avait deux fenêtres et une issue avec un escalier dérobé sur la petite rue des Grès [64] . On y fumait, on y buvait, on y jouait, on y riait. On y causait très haut de tout, et à voix basse d’autre chose. Au mur était clouée, indice suffisant pour éveiller le flair d’un agent de police, une vieille carte de la France sous la République.
La plupart des amis de l’A B C étaient des étudiants, en entente cordiale avec quelques ouvriers. Voici les noms des principaux. Ils appartie
Ces jeunes gens faisaient entre eux une sorte de famille, à force d’amitié. Tous, Laigle excepté, étaient du midi.
Ce groupe était remarquable. Il s’est évanoui dans les profondeurs invisibles qui sont derrière nous. Au point de ce drame où nous sommes parvenus, il n’est pas inutile peut-être de diriger un rayon de clarté sur ces jeunes têtes avant que le lecteur les voie s’enfoncer dans l’ombre d’une aventure tragique.
Enjolras, que nous avons nommé le premier, on verra plus tard pourquoi, était fils unique et riche.
Enjolras était un jeune homme charmant, capable d’être terrible. Il était angéliquement beau. C’était Antinoüs farouche. On eût dit, à voir la réverbération pensive de son regard, qu’il avait déjà, dans quelque existence précédente, traversé l’apocalypse révolutio
À côté d’Enjolras qui représentait la logique de la révolution, Combeferre en représentait la philosophie. Entre la logique de la révolution et sa philosophie, il y a cette différence que sa logique peut conclure à la guerre, tandis que sa philosophie ne peut aboutir qu’à la paix. Combeferre complétait et rectifiait Enjolras. Il était moins haut et plus large. Il voulait qu’on versât aux esprits les principes étendus d’idées générales; il disait: Révolution, mais civilisation; et autour de la montagne à pic il ouvrait le vaste horizon bleu. De là, dans toutes les vues de Combeferre, quelque chose d’accessible et de praticable. La révolution avec Combeferre était plus respirable qu’avec Enjolras. Enjolras en exprimait le droit divin, et Combeferre le droit naturel. Le premier se rattachait à Robespierre; le second confinait à Condorcet. Combeferre vivait plus qu’Enjolras de la vie de tout le monde. S’il eût été do
[60] «Royaliste voltairien» correspond aux opinions de la mère de V. Hugo et le «libéralisme bonapartiste» aux idées de Hugo lui-même de 1827 environ à 1830.
[61] Association patriotique allemande dirigée d'abord contre Napoléon Ier. Dissoute en 1813 et ramifiée en sociétés secrètes, une de ses branches était d'orientation républicaine.
[62] La «courge», en provençal. Société secrète, peu nombreuse, de la Monarchie de Juillet.
[63] «Le châtré, à la caserne!»: l'eunuque Narsès, général romain de Byzance au VIe siècle. «Les Barbares et les Barberini»: famille romaine qui avait, au XVIIe siècle, construit son palais avec les matériaux des monuments antiques, plus destructrice donc que les Barbares. «Franchises et foyers»: devise des libéraux espagnols. «Tu es Pierre et sur cette pierre (je bâtirai mon Église)» (déjà cité en I, 3, voir note 51). Sur le mode dérisoire, Tholomyès avait fait la théorie du calembour; elle aboutissait à un comportement opposé: l'abstention (voir I, 3, 7).
[64] Actuellement, rue Cujas.
[65] Harmodius et Aristogiton, deux jeunes nobles athéniens, assassinèrent en 514 avant J.-C. Hipparque, fils du tyran Pisistrate, au cours de la procession des Panathénées, parce que Hipparque avait séduit la sœur d'Harmodius. Leurs poignards étaient dissimulés sous les rameaux de myrthe portés pour la procession.
[66] Ange – comme son nom l'indique: Enj-olras – à la fois par sa beauté, qui l'apparente au perso